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La leçon de musique
Grandeur et Servitude de la Tribune
Bulletin N° 50 – janvier 1950
Il s'agit de celle de la chapelle. C'est un haut-lieu
où souffle l'Esprit dans le même bruit de tempête
qu'au jour de la Pentecôte. Je n'y suis jamais monté
; je n'ai jamais osé. Il faut des dons pour monter là-haut,
de la voix, de l'oreille, du goût, de l'attention. Il faut
aussi beaucoup de courage. A d'autres donc. Mais j'ai écouté
une fois la préparation d'un morceau, sous la tribune, en
publicain très humble.

Fig 1 : La Tribune de la Chapelle
Il y avait de grosses voix et de petites voix, et il y avait surtout
La Voix, celle du maître, sèche et cassante, égrenant
tantôt de minutieuses explications et tantôt étranglant
impitoyablement l’ascension pathétique des petites
voix de «faux ! faux !» qu'elle clamait d'un
ton d'épouvante. Les petites voix retombaient consternées,
comme un vol d'étourneaux fauché en plein essor par
une grêle de plombs ...
Un silence d'alerte.
Alors : « écoutez bien ! » Un pépiement
d'harmonium, très anodin, et la voix seule donnait quelques
notes : la-la-la-la, mais bien moins jolies que celles des petites
voix tout à l'heure. «Allez-y ! attention ...»
Et les petites voix y allaient encore, frémissantes un peu,
mais si braves, mais si gentilles, elles montaient, s'assuraient,
fléchissaient un moment, puis sur un appel secourable de
l'harmonium remontaient en une courbe magnifique…
Alors, brutalement, les grosses voix se déchaînaient,
grimpaient à leur poursuite, d'un vol massif et puissant,
puis d'autres se détachaient hargneuses, puis d'autres fougueuses,
puis d'autres éclataient étourdissantes, bousculaient
les petites voix qui tourbillonnaient éperdument comme un
vol de moineaux dans l'ouragan. J'écoutais.
Hélas! un roulement de tonnerre foudroya moineaux et rapaces
: « Faux !, faux ! faux ! » Je m'en doutais - cette
tempête de sons échevelés ne pouvait pas être
de la bonne musique, si du moins la musique est encore ce que je
pense !

Fig 2 : La leçon ne devait pas avoir
lieu le matin où l’intérieur de la Chapelle
baigne dans une atmosphère bleutée.

Fig 3 : Le soir, l’atmosphère devient
rouge. On peut l’expliquer facilement en sachant que l’Est
est à droite de la photo et l’Ouest à gauche !
Désespéré, l'harmonium glapissait quelques
notes. « Ecoutez: é-é-é ... Vous
voyez ? Alors, allons-y. Attention : un, deux, trois ! ... »
Et derechef. Les petites voix repartirent du sillon, les plumes
hérissées; l'une se détachait, menait le train,
fonçait dans l'azur. Alors, les grosses voix lui fondirent
dessus et on atteignit encore le même triomphant tohu-bohu
- comme des quilles que l'on jetterait sur un service de cristal
- é-é-é ... des é dans tous les modes,
dans tous les tons - é-é-é-las ! La foudre
magistrale s'abattit encore, pulvérisant d'un seul coup l'immense
et hétéroclite construction sonore : « Non !
non ! non ! » - et la voix rageait ... Sous son tir de mitrailleuse,
tout se disloqua - grosses et petites voix, ahuries. L'une ou l'autre
s’obstinait encore à voler seule, mais le clavier de
l'harmonium rugit de toute une gamme et son tir de barrage brisa
net les suprêmes persévérances.
Alors, ce fut le calme solennel qui suit les tornades. Pas pour
longtemps. «Je vous ai dit que ... » Ah ! Cette fois
la voix se fâchait - nerveuse et encolérée,
comme un chasseur à réaction, elle vrillait le silence
de piqués vertigineux, puis fiévreusement reprenait
son plafond exaspéré, et là tournoyait rageusement
... «Ecoutez - é-é-é ... Vous voyez? Alors
attention ! ... Une dernière fois allons-y. Un, deux, trois
...» Les petites voix reprirent leurs formations de combat,
décollèrent, prirent de l'altitude et déjà
suivait le vrombissement sourd des bombardiers quand : pan !
– un coup de poing sur l'harmonium écrasa le tout avec
une puissance de bombe atomique les touches sursautèrent
avec un bruit de castagnettes, toute la caisse rendit le « han ! »
d'agonie d'un bœuf assommé; frappés de plein
fouet, tous les appareils s'écrasèrent au sol ...
Vite je me signai, vite je me sauvai, tandis que la voix tonnait
: «faux ! faux ! faux !» - Oh oui ! faux que la
musique adoucisse les mœurs; faux que le chant soit naturel
à l'homme; faux que la bonne volonté suffise à
tout ...

Fig 4 : Aujourd’hui, la chorale de Saint-Yves
est dirigée par Claudine Morgant et autre changement important,
elle est essentiellement composée de filles.
J'ai rencontré quelques minutes après notre grand
maître d'harmonies sous le hall, avec ses partitions sous
le bras et sur la tête tous ses cheveux en doubles croches.
– «Ils ont été durs aujourd'hui !»
dit-il. Tiens ! j'aurais plutôt cru que c'était
lui ... «Mais, dis-je, ils faisaient la tête, peut-être
?» Son regard fulgura, me fusilla - « Mes chantres,
dit-il, sont la crème des élèves.» -
Oui, une crème fouettée. Enfin l'esprit de caste,
là comme ailleurs ...
Plus loin, je croisai un petit chantre, fort occupé à
se caler un bonbon dans la joue avant d'entrer à l'étude
: «Un bonbon ?» dis-je, sévère. –
« J'ai le droit, Monsieur, il m’a été
donné à la chorale ! » - Ah il a tout de même
pour eux quelques douceurs ... «Mais votre petite chanson
de tout à l'heure, là, je ne sais pas quoi, tu crois
que ça viendra ?» - «Oh oui Monsieur, avec nous
ça vient toujours on est la chorale, nous » -
l'esprit de caste décidément
... Eh bien oui, il avait raison ça vient toujours et c'est
merveilleux même ce é-é-é qui avait tant
troublé ma confiance mais il est venu et venus encore tant
de belles choses, palais sonores si patiemment, si laborieusement
construits, des tours massives, des flèches élancées,
des corniches, des dentelures, des fioritures - des grosses voix
et des petites voix - à toutes les fêtes ...
Yvo VERIDICUS
(Père Yves Le Moigne)
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