Une biographie : Kebenn

Bulletin n° 49 – février 1950

C’était une vieille figure saint-yvienne : deux gros yeux très doux, plein de la sérénité d’une bonne conscience ; un air humble et attristé ; une tête pensive qu’elle hochait gravement devant les difficultés (et désormais, elle la hochait sans cesse) ; une démarche lente et calculée de vieille douairière dévote ; c’était Kebenn.
Elle avait toujours été courageuse, exemplaire, avec des sautes d’humeur comme les meilleures des bonnes vieilles, mais elle était si bonne personne ! Pitoyable dans sa vieille robe grise râpée, elle traînait de plus en plus péniblement ses sabots et sa charrette entre la ferme et la cuisine. On l’aimait bien, car – depuis longtemps – elle n’avait fait de mal à personne et personne ne lui faisait de mal non plus. Ah ! le bon cheval gris que notre jument grise, la plus noble conquête de l’homme ...

JPEG - 131.4 koKebenn n’avait pas eu l’honneur de défiler au festival de Cornouaille.

Elle avait un pedigree remarquable, la Kebenn ; ses ancêtres avaient trimballés les nôtres sur les plateaux de Gergovie et d’Alésia ; ils avaient été à Hastings, aux Croisades ; ils avaient fait les guerres de la Ligue, mais on ne sait pas dans quel camp, et après la victoire, comme Cincinnatus, ils revenaient à la charrue… Tout cela est certain, depuis que Pasteur a démontré qu’il n’y a pas de génération spontanée.

Kebenn avait mangé sa première betterave et dégusté son premier manchon d’avoine dans les écuries célèbres de quelque Augias briécois ; elle avait lancé de sonores hennissements aux échos de Koat-Glan et poussé de frénétiques galops dans ses plantureuses prairies ; elle avait eu sa place glorieuse de limonière dans les longs charrois de sable qui montent, l’hiver, de Port-Launay, et les puissants convois de blé et de pommes de terre qui descendent l’automne vers Châteaulin. En ces temps glorieux, elle s’appelait « Déesse » et c’est tout dire : Déesse avait le poil lustré, la robe baie, le sabot piaffant, la crinière au vent et la vie heureuse.

A Briec, quatre années durant, elle cueillit à râtelier plein les roses de la vie ; Déesse y épuisa sa coupe de nectar et son manchon d’ambroisie. Et, passé quatre ans, un maquignon léonard l’acheta, sans trop voler, le moins cher qu’il put, et la revendit, sans trop mentir, au meilleur prix.

Et c’est par cette voie que Déesse reçut sa nomination pour Saint-Yves, et elle connut la vie de Collège.
Fini les galops de charge dans la pierraille des chemins creux ; fini le grand vent des monts dans sa crinière blonde et l’ombre ronde des collines que le couchant prolonge dans les prairies ; fini les longues stations reposantes à la porte des « Docks » ou de l’ »Economique » (épicerie, quincaillerie, débit !) et les trots cadencés aux brancards du char à bancs, dans la griserie des jours de fête… Elle connut dès lors la grosse charrette cahotante qui porte le tonneau à détritus de la cuisine à la ferme, et la charrue qui laboure lentement les pentes si raides du jardin clos – si mauvais pour l’asthme.

Et cette vie grise fit grise sa robe baie. Elle s’appelait « Déesse » ; on l’appela Kebenn. Cela dit tout. Les « Tristes » et les « Pontiques » d’Ovide en disent beaucoup moins sur une situation exactement pareille.

JPEG - 126 koSaint Yves en 1956. On voit la ferme au nord de l’école.

Elle vieillit, elle cessa de hennir, elle cessa de courir ; sa fière encolure se pencha, resta penchée ; elle se mit à souffler, à tousser. Elle fit de l’artériosclérose, de l’arthrite, de la cacochymie, de l’aboulie, de la mélancolie. Et du jardinage. Elle essaya des études ; parfois les nécessités de la petite culture l’amenaient avec la charrue derrière les petites classes. Alors, au bout de chaque sillon, un dernier coup de collier - Han ! - l’amenait à la fenêtre, elle passait le cou, jetait un coup d’œil, cueillait une bribe de déclinaison et repartait. Parfois un nom lui faisait courir sous la peau un long frisson de plaisir - « déclinez Dea, déesse ! – Elle sut ainsi que Dea faisait deabus, ce qu’ignorent trente trois élèves dans ma classe ! ...

Elle vécut ainsi dix-sept années d’univers concentrationnaire – ce qui confirme une fois de plus l’excellence des exemples de la syntaxe grecque : « la vie du cheval est plus courte que celle de l’homme ». – Mais tôt ou tard, le dénouement est le même. Ah chers collègues ! – chevaux de travail ou bêtes de rapport – qui vous reposez sur vos bons et loyaux services, oyez ceci et tenez vous le pour dit ...

Donc Kebenn se fit très vieille. Paul, le fermier, bon cœur, la laissait souffler en longues balles de charité – parce qu’il est plus facile alors de rouler sa cigarette !… Monsieur l’Econome la regarda peiner, d’abord d’un œil paterne, puis d’un oeil soupçonneux, puis d’un œil très froid : « Elle n’ira plus loin ! » dit-il. Il savait bien jusqu’où.

Un matin de décembre, il fallut la lever au palan. Après l’opération, Monsieur l’Econome déclara d’un air dégoûté : « Ce fossile se fait décidément de plus en plus lourd ! » et il décrocha son téléphone. Le lendemain une auto de boucherie monta à la ferme, et c’est ainsi que Kebenn s’en alla – la pauvre – à l’abattoir, stoïque et douloureuse.

« Petit mouton où t’en vas-tu ? - A l’abattoir – Quand reviendras-tu ? – Jamais plus ! ». On débitait ce refrain autrefois en jouant à la balle avec les petites filles – quand on était petit garçon ! Je m’en suis souvenu pour en faire à Kebenn un hommage très ému quand elle passa sous ma fenêtre pour la dernière fois.

Et voilà : « jamais plus ! »… Et j’imagine que Kebenn en sombrant dans la nuit de l’euthanasie a dû revoir en éclair, comme le marin de Victor Hugo : « le vieil anneau de fer des « Docks » plein de soleil… » une vieille image de sa jeunesse heureuse aura illuminé son dernier regard.

Et maintenant Kebenn a été remplacée - car on est toujours remplacé – par un jeune cheval de seize ans. L’âge d’un élève de Rhétorique qui lui ressemble comme un frère.

Yvo VERIDICUS

(Père Yves Le Moigne)

Publié le : mercredi 18 avril 2012

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