Quelle était verte ma vallée...

Les vallées et leurs modèles réduits, les vallons et les vaux, ont toujours été matière à grande littérature au chapitre du lyrisme.

JPEG - 163.8 koLa campagne au Nord de St Yves dans les années 1930

Il y a ainsi des vallées qui-sont-dans-la-mémoire-de-tous : la vallée de Tempé en littérature grecque ; les vaux de l’Anio en littérature latine ; et, en littérature française : la vallée de Chevreuse, le val de Loire, la Vallée du Lignon, la vallée du Mississipi et surtout les innombrables vaux anonymes et irréels de nos Romantiques dont le cœur lassé-de-tout-même-de-l’espérance ne s’est pourtant jamais lassé du vallon de leur enfance - « sûr asile d’un jour pour attendre la mort »...

(N. B. - Quelle idée ! Pour attendre la mort, il ne suffit pas de vingt-quatre heures dans un asile !) et notez bien encore que nos Alphonse, nos Alfred et nos Victor ont toujours perdu leur temps dans les vallées, si vraiment ils attendaient la mort ; car ils l’ont toujours trouvée, bien douillettement, au creux de leur lit ; les vallons, en effet, ne présentent absolument aucun danger même pour les santés les plus délicates. Je sais, on va me dire : « Si donc ! les serpents...

L’autre jour au fond d’un vallon,
Un serpent mordit Jean Féron...
 »

Oui bien sûr, s’il fallait en croire cet aspic de salon, artiste en mensonges, qui ne sut rien respecter de ce qui est pur, honnête et bon ; d’où cette venimeuse, épigramme contre les vallons.

Mais - dût-il en crever lui-même - vive les vallons ! Toutes les âmes bien nées ont une vallée à elles, quelque part, où elles ont lu Homère et gardé les vaches. Et c’est si joli un vallon : au printemps c’est plein de primevères ; l’été c’est plein d’ombre ; en automne c’est plein de champignons, et l’hiver je n’y vais jamais : ça doit être plein de neige...

Et c’était bien ainsi au vallon de chez nous, de Stang-ar-C’hoat à Penn-ar-Run, au pied de Créac’h-Allan.

Car Saint-Yves avait aussi son vallon, comme tous les hauts lieux classiques (section A), et c’était celui-là, de Stang-ar-Choat à Penn-ar-Run. Un vrai vallon avec un ruisseau, de l’herbe et des arbres

« Qui courbant sur nos fronts leur ombre entremêlée,
Nous couvraient tout entiers de silence et de paix
 »...

C’était tout près, mais on ne le connaissait guère car on ne connaît son école que par ses mauvais côtés, la porte d’entrée, par exemple.

Pourtant Saint-Yves avait un autre visage que son majestueux portail en fer blanc.

On le devinait de l’étude et des classes des petits : une longue coulée de verdure, longue, longue et verte, si verte ! Il était, bien entendu, interdit aux élèves de reposer leurs yeux sur ce tableau vert : évasion ! « Vous vous évadez ; regardez le tableau...  » Quand on dit aux élèves de regarder le tableau, il s’agit toujours du tableau noir, si noir !

JPEG - 93.3 koLa campagne de Saint-Yves en 1936

Ah ! qu’elle était belle la vallée de chez nous, la campagne de Saint-Yves ; de ce côté point de murs, de portes ni de préfets... ni d’élèves ; et point de clefs que la clef des champs.
Mais celle-ci n’était point pendue au trousseau des surveillants et les élèves ne la demandaient jamais : que pouvaient-ils désirer de ce côté ? Il n’y avait par là ni quai, ni cinéma.

Les professeurs - espèce mélancolique et tendre - savaient, eux, que la Nature était là « qui-t’invite-et-qui-t’aime  »

Et ils cédaient parfois à son invitation : ils « s’évadaient » des copies, des notes, des règles et du règlement ; ils allaient à la campagne, à cinq minutes, toujours à pied.
On gagne d’abord le jardin, corollaire du collège, morne comme un livre de géométrie : tout y est à l’alignement, les allées, les espaliers, les choux, les oignons et les haricots, sans alinéa, sans point de suspension, sans fantaisie et sans âme.

On y entend parfois des voix, les jours d’orage, mais ce n’est ni Sainte Catherine ni Saint Michel. « ... Cette question de lieux est très importante : question quo, l’endroit où l’on va. Vous y êtes, oui ?... Toujours l’accusatif avec préposition... Grosse exception : « eo rus », je vais à la campagne... A quoi rêvez-vous là-bas ? vous êtes en classe, oui. »

Mais non, on va à la campagne, il faut bien exploiter les exceptions.

Donc on gagne le jardin, en se bouchant les oreilles.
Du jardin, une petite allée de pommiers descend sur le verger, furtivement, et puis s’arrête court : une barrière (condamnée) ; un portillon (obstrué) ; des fils de fer (barbelés). C’est la clôture. Ici on s’arrête, le temps de choisir entre le saut à la suédoise et le ramping à l’iroquoise ; question de muscle et de ligatures, question d’âge, question d’étoffe aussi. Mais on passe - ouf ! et c’est le verger : un vaste dos d’âne, qu’un professeur foule avec ravissement, quatre-vingt-sept pommiers, cinq vaches, un cheval, des papillons, des merles, tout un monde, ahuri de vous voir.

Mais c’est toujours l’école un petit peu : les pommiers sont alignés, les vaches entravées, le cheval aux arrêts, les merles en silence. Derrière vous, si le remords vous fait vous retourner, vous voyez un bout de toit de l’école, un bout des flèches de Saint-Corentin et il vous souvient d’un inerte paquet de copies ou d’une classe soupirante...

Ici c’est l’école buissonnière, mais il faut marcher une minute encore, et cette fois c’est la vallée, une pagaille de feuillages, un désordre de grands arbres, une mêlée d’herbes folles, des murmures d’eaux courantes et un chahut de grives saoules ; les lignes de pente de trois ou quatre collines s’y donnent rendez-vous ; elles descendent de partout avec un glou-glou goulu de jus dégoulinant drument dans la soie grasse et luisante des hautes herbes et dans le coton des mousses (hydrophile). Tout le long des talus, chênes, ormeaux et cerisiers, seigneurs, damoiseaux et damoiselles, déroulent cérémonieusement la théorie majestueuse de leurs brocarts épais ou de leurs damas frissonnants, comme un cortège féodal dans une histoire de fées...

JPEG - 193.1 koSaint Yves dans les années 1950

Et tenez, il y a par là, plus haut - il faut remonter, sauter ce talus-ci et puis ce talus-là - il y a là une adorable petite fontaine, Belle-au-bois-dormant endormie sous un saule (trois saules exactement) au bout d’un mince et profond sentier de vaches, qui sent bon la bouse sèche et le lait frais.. C’est la nature. toute pure ignorante et primitive, la nature avec un n minuscule, qui survit là comme une espèce préhistorique dans une réserve moderne.

Ah ! qu’elle était verte, ma vallée, de Stang-ar-C’hoat à Penn-ar-Run au pied de Créac’h-Allan...

Au couvent des oiseaux de l’endroit, Monsieur le Professeur aux champs excitait la curiosité et suscitait les commentaires, tout autant que feu Monsieur le Sous-Préfet, au pays des cigales,

« Ah ! disait une pâquerette toute mignonne dans l’herbe, oh ! disait la pâquerette en l’entendant venir, pourvu que ce ne soit pas un amoureux - car elle redoutait pour ses pétale les amoureux - un peu - beaucoup - éperdument...

Pas du tout, jasait une fauvette, c’est un chanoine : il a l’air doux et sage, et marche gravement.

Mais non, rétorquait un geai, grand escogriffe très coloré et mauvais esprit, c’est un préfet : il zieute partout.

Non plus, disait un moineau, très déluré, c’est un professeur : il a l’air fatigué, il travaille beaucoup, c’est donc un professeur.

Oui, oui, sifflait un merle, c’est un professeur, il a son stylo, on le voit bien, c’est un professeur...

Pas un prof de science nat. au moins glapissait une humide grenouille verte dont la famille entretenait un héritage de mauvais souvenirs contractés dans les laboratoires.

Mais non ! chuintait une chouette nichée dans un vieux chêne, mais non, c’est un prof de philo - il est pensif, c’est qu’il repense, donc il l’est.

Que non, que non, disait la mésange, c’est un prof de lettres : ça ne pense pas, ça rêve, c’est sensible : il sent bien que c’est beau la nature et ça pleure en vers, le soir, au coin du feu, sur la-mort-des-oiseaux-quelque-part-dans-les-bois !

Est-ce que c’est savant ? demandait un bouvreuil

Peuh ! pas tant que ça, jargonnait un moineau qui avait suivi des cours de français d’une branche des marronniers, et surtout pas comme ça. Mais à son bureau, cum libre, oh là là ! quel perroquet !... Qu’est-ce qu’il dégoise !

Les Boutons d’or demandaient : Est-ce que c’est méchant ? -
Est-ce que c’est méchant ? demandaient les Boutons d’or.

Pas du tout, répondait un vieux merle, c’est très gentil quand il est tout seul. C’est en classe qu’il crie, mais c’est parce que ses élèves sont sourds comme des pots…

Ah ! disaient les petits oiseaux, ils ne l’écoutent donc non plus ?

Pas du tout, disait au passage l’hirondelle « qui avait beaucoup vu et beaucoup retenu », pas du tout (disait l’hirondelle), il a beau dire : « mangez ce grain et croyez-moi », les petits hommes ne le croient pas... »

Et sur ce fâcheux rappel du drame de la chènevière tous les petits oiseaux se taisaient, couverts de confusion comme si on avait parlé de corde de chanvre dans le nid d’un pendu.

Et Monsieur le Professeur pendant ce temps ? « Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde », il mâchonnait une tige de ray-grass d’Italie et se récitait des vers que ses élèves lui avaient appris aux leçons de récitation

« Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
Je suis tout plein d’oubli comme vous de silence...
J’ai chassé loin de moi toute pensée amère...
 »

En effet, Monsieur le Professeur avait oublié l’heure, la classe, sa serviette bourrée de livres et les crânes de ses élèves qu’il devait bourrer aussi ; Monsieur le Professeur soupirait, en regardant les vaches dans la prairie.

Et tout cela se passait ainsi, par de tièdes après-midi, dans la vallée si verte de Stang-ar-C’hoat à Penn-ar-Run, au pied « de Créac’h-Allan », dans des temps très anciens...

... Très très anciens, car il y a six mois de cela.

Et cela ne se reproduira plus. Qu’est-ce qui est arrivé ? - la Ville, la Ville tentaculaire, cette immonde bête de l’apocalypse sournoisement accroupie dans les bas-fonds de l’Odet, comme l’hydre dans les marais de Lerne, depuis deux millénaires :

JPEG - 139.8 koSaint Yves dans les années 1970

« Autrefois Quimper s’appelait, Corisopitum et ses habitants s’appelaient les Corisopites ; les belles madames, et les petits gommeux se lissaient les cheveux au beurre rance ; tout le monde habitait des huttes de sabotiers et vivait de myrtilles et de fraises des bois : c’était l’âge d’or ».

D’âge en âge, la bête croupissante grandit, s’étira dans une vallée, puis dans une autre, étreignit de ses tentacules les sept collines l’une après l’une, referma ses mâchoires de crocodile sur les champs de blé, sur les gazons fleuris, sur le coteaux boisés, sur les innocentes chaumières où les géraniums souriaient aux fenêtres.

Parfois des pentes abruptes, des vallons étroits, des bas-fonds humides ont dressé des obstacles et contenu la bête… Mais le patient reptile a su insensiblement les contourner, les englober dans ses loves tenaces et puis, affaler dessus toute sa masse écailleuse. Et alors, plus d’arbres, plus de fleurs, plus d’oiseau. C’est partout la ville avec ses eaux ménagères, ses poubelles à tous les seuils, son béton, son charbon, son goudron, son néon, ses klaxons et tous ses flonflons.

Derrière Saint-Yves, entre le bourg de Kerfeunteun et la route de Brest, les positions de la campagne - le Pain, la Paix, la Liberté - semblaient bien verrouillés ; lignes de crêtes, talus, gorges, ronces, épines, propriétaires et chiens méchants - Hélas ! un jour, chez le notaire...

Et le lendemain une puissante formation de blindés lourds, bétonneuse, pelleteuse, skrapper, bulldozer opéra la percée victorieuse, et nous avons vu depuis, jour après jour, l’abomination de la désolation ; nous avons vu éventrer les talus, jeter bas les arbres, combler les vallées, aplanir les collines, étaler, raser, creuser ; nous avons vu toutes les sédimentations du quaternaire revenir au jour : des glaises, du sable, du limon qui ont revu, contre tout espoir, le soleil au-dessus d’elles, mais elles n’ont pas retrouvé les senteurs des anciennes forêts-vierges ni les eaux des vieux océans.

J’ai vu au dernier mois de Mai - j’ai vu l’exode des oiseaux.
J’ai trouvé le coucou au débotté, retour des roseraies d’Ankara ; il était furieux.

« Et on dit encore : « les Turcs » - coucoutait-il - les Turcs, que je dis, moi aussi...

Et « le coucou » que l’on dit aussi - pleurnichait le Rouge-Gorge, ah ! on dira encore « le coucou » !

Fichtre ! disait l’hirondelle qui revenait du grand barrage d’Assouan, et on disait « les Egyptiens ! »... Si encore on me faisait ici des rebords de toits à ma convenance ! Mais il n’y a plus d’architectes depuis Ramsès II, Psamménit, Tout-Ank-Amon et la douce Hatchepsout.

Moi, disait la fauvette, j’ai un droit commercial. On ne va toute de même pas m’expulser : c’est illégal.

Et moi j’ai une famille nombreuse toute encore en coquilles, disait la pie, on ne va pas tout de même me jeter sur la rue . C’est antisocial.

Et moi qui ai enfin mon permis de construire du M.R.U., disait le roitelet, on ne va tout de même pas m’exproprier : c’est inique.

C’est le Plan d’urbanisme, c’est le plan Marshall, c’est le Plan quinquennal, c’est la planification générale dans l’aplatissement intégral, criait un geai très excité (car il fréquentait les réunions politiques !)

Oui mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Ils abattent les arbres, ils canalisent le ruisseau, ils enterrent la prairie, ils rabotent la colline, ils empestent l’air... piaillait le chœur des oiseaux.

Moi, disait le coucou qui s’était rechaussé, je m’en vais au pays du grand Aristophane, à l’antique Néphélécoccygie. Si cette terre de Cornouaille ne peut plus nourrir son coucou... »

Je n’ai pas su le reste : le Bulldozer embrayait bruyamment, piquait du nez dans un talus ; tous les échos grelottaient des hennissements orchestrée, de ses soixante-dix chevaux (démultipliés). Ses mâchoires de fer happaient cinq mètres cubes de talus, puis les déposaient plus loin, injurieusement, comme une simple motte de terre.

Partout, c’était un abattis d’arbres : chênes, ormes, cerisiers, arrachés avec la terre de leurs racines et allongés tout de leur long, si long ! tout le long de la prairie, comme les cadavres des guerriers d’épopée saignants sur le champ héroïque des antiques batailles.

JPEG - 159.3 koSaint Yves en l’an 2000

Et depuis il n’y a plus d’oiseaux chanteurs ni de consolations pour les professeurs dans la vallée si verte de Stang-ar-C’hoat à Penn-ar-Run, au pied de Créac’h-Allan...

YVO VÉRIDICUS.
Père Yves Le Moigne.

Publié le : mardi 17 juillet 2012

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