Petite chronique de la grande mode : LES CHEVEUX

Non, la coiffure à la Zazou ne prétend pas à l’esthétique. Que personne ne s’y trompe ! Ce serait injurieux pour l’existentialo-Zazou ! Cette coiffure hirsute, grossière, « hunesque » est une profession de foi, une doctrine, une réclame provocante. « Jeunesse, ralliez-vous à mon panache noir !  »

Cette coiffure absurde proclame avec une résolution farouche que l’existence est absurde, que l’amour-propre est absurde. C’est une démonstration par l’absurde. Ab absurdo. Elle est parfaitement réussie.
Cette coiffure prouve encore que la nature, laissée à sa seule inspiration, à son jaillissement spontané, ne crée que des laideurs, des horreurs, des non-sens : la preuve !
Elle crie avec un héroïsme noir que le Zazou existentialiste professe le mépris le plus désespéré, pour les peignes, le savon, les coiffeuses et les coiffeurs. - Absurdes.

D’ailleurs le Zazou n’a pas de cheveux : il a une tignasse à l’état brut, au degré existentiel pur. C’est parfaitement absurde ? Tant mieux. C. Q. F. D.

Et vivement que vienne aussi la barbe, sauvage et inculte, en collier de naufragé ou d’emmuré vivant ! On aura ainsi bouclé le tour complet de l’absurdité : tout autour de la bouche amère, tout autour du visage sombre, tout autour du crâne absurde.

Et si l’existentialo-Zazou se suicide pour mettre une fin absurde à l’absurdité de son existence, ce n’est ni au bout d’une corde ni au travers des rails : une telle masse de cheveux sur sa nuque, un tel flot de cheveux dans son cou, ne permettront pas à un nœud coulant de couler bien loin, ni à toutes les roues d’une locomotive et d’une rame de quarante wagons de toucher au bulbe rachidien, centre rachitique de tant d’absurdités...

Qu’on me pardonne cette finale funèbre et sinistre ! Je l’ai voulue dans le rôle de mon personnage pour pousser son type à la perfection de son jeu.
Le personnage de l’idéal-Zazou est noir et jaune, avec parfois des revers rouge sang de bœuf. Il joue un rôle de comédie avec un masque tragique ; mais ce n’est qu’un jeu ; ce n’est qu’un comédien ; un lugubre comédien, mais un comédien, un sinistre farceur. Il affecte d’être désabusé, mais croyez-moi : il est très abusé. Très.

Celui-ci est plus pénible, mais là réellement pénible. Le Zazou voulait être effrayant. Mais les gens en bonne santé le trouvaient plaisant malgré tout et à cause de tout. Celui-ci n’est pas effrayant, il est affreux. Il fait peine, il fait peur, il fait mal...

Or Willie est particulièrement mal « efficié ».
C’est à cause de Willie que j’ai décidé de procéder à cette revue générale, tant je voudrais délivrer de mes jeunes amis des maléfices de la mode. Je veux bien de ses caprices : il faut que jeunesse passe et elle passe avec ses modes mais je ne veux pas de maléfices.

J’aimais bien Willie... Car Willie est particulièrement mal « efficié » : il s’est mis à la mode, à la dernière mode, la der des der, à son dernier cri. C’est un hurlement ; ça hurle, c’est ignoble : Willie est défiguré !

Voici : Willie n’est pas bête et il a un air idiot. Willie n’est pas déloyal et il a l’air sournois. Willie n’est pas méchant et il a l’air d’un assassin professionnel. Tel quel, je n’aimerais pas le rencontrer, la nuit, au coin d’un bois ; même pas le jour au coin de mon bureau, il m’impressionne.
Et tout ça à cause de ses cheveux.

Quand je le vis ainsi pour la première fois, distraitement au passage, il inaugurait sa nouvelle tête, et je me dis tout bonnement : tiens ! il a oublié de se peigner ! S’il voyait sa tête ! Ah la la ! Mais je ne lui en dis rien : un humiliant oubli demande qu’on se garde bien d’humilier davantage par une humiliante remarque. Je me tus donc la première fois. Et ce n’était encore qu’une esquisse auprès de la…

Mais je me tus aussi, la deuxième fois de saisissement : il y a quarante-neuf vocables dans le Larousse pour traduire les degrés de la surprise, du simple étonnement au maximum de l’hébétude. Les quarante-neuf réunis ne peuvent rendre mon ahurissement panique à voir la tête neuve de Willie.

Elle tenait la fois
. Anthropologiquement du Primate de Java et du Primitif de Cro-Magnon,
. Historiquement de Louis XI et de Marat,
. Littérairement du Thomas Diaforus de Molière et du Quasimodo de Victor Hugo,
. Mythologiquement du satyre et de Méduse,
. Socialement du clochard et de l’idiot,
. Moralement enfin du meurtrier et du nais.
Willie était devenu tout ça. - Affreux tout simplement.

Lui, guère avant, encore si doux, si coquet, si ouvert ! Il s’était coiffé...
Fait voici comme :
Tous ses cheveux lui tombaient sur le front, d’une oreille à l’autre ils étaient tirés sur le front, volontairement, méthodiquement, ils s’y alignaient inégalement :
. Non, ce n’était pas « une Jeanne d’Arc »... J’aurais reconnu une Jeanne d’Arc : je la portais à mes sept ans.
. Ce n’était pas une « moutonne » : je la portais à mes quatre ans.
. Ce n’était pas une « Bamboula » : je la portais à mes deux mois. - Je m’en serais donc souvenu.
Ici, rien de crépu, de frisé, de crochu. Ce n’était pas des accroche-cœurs qui vagabondaient sur ce front, ni des papillotes, c’était des « pattes » gisantes qui s’y étalaient en dents de scie, rejoignant ici les sourcils, là le départ du nez, à plat : du sommet de la tête au bas du front l’aplatissement complet dans la veulerie systématique.
JPEG - 66.7 kophoto de classe du milieu des années 60. Aucun zazou !

Ah ! si vous croyez que c’est gai tous les jours d’être professeur ! On a de ces tableaux de déchéance. Je le regardais à la fois avec cette pitié respectueuse et cette crainte superstitieuse dont on entoure l’innocent de village. Lui me regardait aussi avec des yeux hagards, enfouis sous le front bas, affolés de ma consternation, inintelligents.

Accablé, je posai la tête dans les mains, et en baissant les yeux, je lui demandai avec tristesse :
- Willie, comment t’es-tu coiffé ?
- A la Mar... à la Marlon, me dit-il d’un souffle de voix mal assuré.
- Willie, va-t-en ! lui dis-je doucement.
- Va-t-en lui répétai-je très doucement, sans le regarder.

J’entendis son pas hésiter près du bureau, puis s’éloigner lentement, la porte s’ouvrir ; le pas suspendu un moment, suspendu dans l’attente ; puis la porte se fermer timidement, et dans le couloir le pas de Willie qui s’éloignait, s’éloignait, lourd et lent comme s’il trébuchait...
Je relevai enfin la tête. « Ouf » me dis-je avec un frisson.

Or il revint en classe comme cela, le pauvre gosse. Oh ! j’avais été lâche... Mais je le reverrai. Je lui dirai Willie :
. au nom de ton père que tu affoles,
. au nom de ta mère que tu désoles,
. au nom de tes sœurs que tu déshonores,
. au nom de tes camarades qui en rigolent,
. en mon nom enfin s’il peut te faire quelque chose, Willie, peigne-toi de grâce, à la manière dont tu voudras, mais pas comme cela, pas comme cela.

Mais hélas ! Willie existe déjà en plusieurs exemplaires. Tous des garçons secrets et solitaires, bons élèves beaucoup, au visage sans grâce, à la personnalité débile, falots, gauches et veules. Je les soupçonne d’avoir voulu, par masochisme, mettre le comble à leur disgrâce naturelle en supprimant de leur pauvre visage chiffonné, de petits vieux précoces, toute marque d’une âme humaine.

La prochaine mode au prochain numéro.

Yvo Veridicus.

Publié le : jeudi 16 août 2012

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