PORTRAIT : Joseph Halléguen, ancien maire de Quimper, député et likésien

Le 28 mars 1899 , Frère Justinus, secrétaire général de l’Institut des Frères, déclarait, devant la Commission parlementaire de l’Enseignement :
« Si l’on consulte aujourd’hui l’Annuaire du département du Finistère pour l’année 1899, on relève les noms de 74 maires, 97 adjoints, 10 conseillers d’arrondissement et 2 conseillers généraux, anciens élèves de la section agricole du Likès. »

Au 20ème siècle, la tradition s’est perpétuée et de nombreux anciens likésiens se sont engagés au service de leurs communes et de leur région. Certains sont devenus célèbres et les cités qu’ils ont dirigées ont voulu perpétuer leur souvenir en donnant leurs noms à certaines de leurs rues.

JPEG - 79.8 koLa rue Joseph Halléguen débouche sur le quai de l’Odet, face au Fruggy

A Quimper, la rue Joseph Halléguen devrait être bien connue des lycéens puisqu’elle abrite le Centre d’information et d’orientation (CIO). Elle porte le nom d’un ancien likésien, héros de la France Libre, ancien maire, conseiller général et député, mort le 31 janvier 1955 à l’âge de 38 ans.

Il revenait souvent dans la Vieille Maison où il avait bénéficié de l’enseignement des Frères. Lors de la distribution des prix de 1950, il déclarait devant les jeunes likésiens : « Il y a quelque vingt-deux ans, en effet, le jeune écolier que j’étais, fraîchement nanti de son certificat d’études, venait au pied de cette même estrade recevoir de jolis volumes et une couronne de laurier pour prix de ce que l’on voulait bien appeler son travail. »

Sa biographie a été présentée par le Frère Gabriel, responsable de la publication du "Likès". Vous pouvez la lire ci-dessous.

J’ai ajouté d’autres documents extraits d’autres numéros de notre "journal" où
- Il rend hommage à un autre résistant, mais lui, de l’Intérieur occupé, Frère Joseph Salaün qu’il avait connu en tant qu’élève.
- Il conseille aussi les élèves d’être des acteurs lucides de leurs destins.
- Il rend hommage au Frère Charles pour son engagement dans la vie de la cité.

Deux ans après sa mort, ses amis ont tenu à lui rendre hommage en érigeant son effigie en bronze sur sa tombe. Cela a donné lieu à deux autres articles parus dans notre "journal".

Une grande figure de notre amicale : M. Joseph Halléguen, député du Finistère.

"Le Likès" N°78 - Mars 1955

Le 31 janvier, notre Amicale perdait, en la personne de M. Joseph Halléguen, un de ses membres éminents, et le département, un député dont la forte personnalité, l’ardent amour de la Bretagne, les qualités indiscutables avaient su conquérir l’estime de tous.

Avant d’évoquer cette brillante carrière que, brutale, la mort est venue briser à 38 ans, nous voudrions dite l’attachement que professait M. Halléguen pour son ancienne école, et les manifestations les plus récentes de cette profonde fidélité.

L’amicaliste du Likès.

Ami qui s’honora toujours d’avoir eu les Frères des Écoles Chrétiennes pour premiers éducateurs de sa jeunesse, il fut de toutes nos grandes fêtes de l’après-guerre. Parmi nous, il venait volontiers oublier un instant l’âpreté des luttes politiques et les mille tracas de l’administration d’une grande cité. Il retrouvait spontanément l’âme de l’ancien élève, heureux de revivre dans une maison connue et aimée, délaissant sans regret la rigidité protocolaire des cérémonies officielles.

JPEG - 119.2 koextrait de l’article du « Likès » paru à l’occasion du décès de Joseph Halléguen

Avec plaisir, il accepta de présider notre Assemblée générale du 29 mai 1949 ; il y fit l’éloge de notre regretté directeur, le Frère Joseph Salaün en des termes que nous pourrions aujourd’hui appliquer avec autant d’à propos à celui qui les proposait alors :

« Cette trempe de caractère qui en eût fait un chef en n’importe quel milieu, il l’a mise au service de son pays. Pour lui la France était le pays de la liberté et celui de la fierté. Un pays dans lequel il était de tradition, au cours d’une longue histoire, de bouter l’ennemi au delà des frontières plutôt que de se plier à ses exigences. Quand un pays est pris de vertige, c’est à chacun de ses enfants de retrouver en lui-même l’équilibre perdu. »

Le 14 mai 1950, nous retrouvions M. Halléguen au Likès, se mêlant familièrement à la foule joyeuse de notre Kermesse.

En janvier 1952, il tint à partager la joie du C. F. Charles recevant la Croix de la Légion d’honneur ; au cours du banquet, il rappela délicatement quelle aide précieuse lui avait apportée le nouveau légionnaire pour la création du Comité d’amitié écossaise Quimper-Falkirk.

Quelques mois plus tard, en mai, il voulut accueillir solennellement le Très honoré Frère Athanase-Emile à la Mairie de Quimper. Cette circonstance, surtout, lui permis de laisser parler son cœur et de faire publiquement l’éloge d’un grand Institut, dont, au cours de la guerre, il avait pu apprécier la vitalité en Afrique, dans le Levant et au Canada.

« La ville de Quimper est heureuse et honorée de recevoir dans ses vieux mur, le Supérieur Général des Frères des Écoles Chrétiennes. Les 2.000 ans de notre cité lui permettent d’apprécier avec aisance les événements et les personnes en s’attachant davantage à la lumière des vieux astres familiers qu’aux feux artificiels de la saison qui passe.

Ce que nous saluons en vous, Très Honoré Frère, c’est un vieil ordre enseignant qui, pour n’être pas né breton, a été, comme tant d’autres, contaminé par les fils de cette province : une légion d’éducateurs qui furent à l’avant-garde du combat pour la formation des jeunesses modernes, une pléiade d’ambassadeurs dont les mérites devenaient plus manifestes, a-t-on pu croire, dès qu’ils pénétraient sur un sol étranger...

Qu’il nous soit permis également de rendre hommage au vieux Likès dont quelques-uns de ceux qui vous accueillent furent naguère les élèves ; le Likès veille un peu sur notre ville, comme, il y a vingt siècles, la garnison romaine qui dressa ses tentes en son domaine.... »

Dernier hommage de l’Amicaliste à ses anciens maîtres, voici un an à peine il offrait et dédicaçait au C. F. Directeur du Likès son livre « Aux quatre vents du Gaullisme », essai politique sur les courants de la vie publique en France depuis la Libération.

Le Résistant.

Licencié ès lettres, diplômé d’Études Supérieures de Philosophe, spécialiste de l’Hébreu, il remplit ses obligations milliaires à Beyrouth quand, en 1939, la guerre éclate. Il est alors secrétaire adjoint de l’officier français chargé des liaisons avec l’état-major britannique.

Aux premières heures de l’Armistice, il se rallie au mouvement gaulliste ; le 5 juin, il fit à Radio Jérusalem une profession de foi qui eut une grande influence sur les combattants français éloignés de la patrie ; quelques jours plus tard, il retransmet l’appel historique du Général de Gaulle dont il fut l’un des premiers compagnons.

Du Proche-Orient, M. Halléguen se rend en Egypte sous les ordres du général de Larminat, puis à Brazzaville où il est incorporé comme officier instructeur. Il ne souffre pas longtemps de demeurer loin de la lutte alors que le grand drame se joue ; après un stage au Canada, officier aviateur, il entre dans la Royal Air Force en Angleterre. Promu capitaine à l’escadrille « Lorraine », ami et compagnon de Clostermann, il participe à 72 missions aériennes de bombardement dans le squadron 342. Blessé, abattu avec son appareil au-dessus de la Belgique, il parvient à regagner l’Angleterre.

La paix revenue, de glorieuses distinctions récompenseront ses états de services : Chevalier de la Légion d’Honneur à titre militaire, M. Halléguen était également titulaire de la Rosette de la Résistance, de la Croix de Guerre 1939-45 avec de nombreuses citations, et de la médaille des Forces Françaises Libres.

Le Parlementaire.

Juge suppléant à la Haute-Cour de Justice et chargé de mission au Cabinet de M. Soustelle, ministre de l’Information en 1945, M. Joseph Halléguen, au sortir de la guerre, fut tout naturellement orienté vers la politique. Il entendait d’ailleurs participer efficacement au relèvement d’un pays dont son héroïsme, et celui de ses camarades, avaient contribué à hâter la libération.

En 1947, il suit le nouvel appel du Général de Gaulle et devient secrétaire départemental du Rassemblement du Peuple Français. Quelques mois plus tard, en octobre, le voici maire de Quimper ; élu Conseiller Général en 1951, il accédera à la Chambre des Députés la même année, sur la liste MRP.

Mais des déceptions l’attendent ; avec une vigueur qui n’exclut pas une certaine amertume, il s’en ouvrira plus tard dans son livre « Aux Quatre Vents du Gaullisme ». En février 1952, en votant le soutien au Cabinet de M. Antoine Pinay, il entre dans la dissidence. Il forme bientôt, avec quelques-uns de ses anciens collègues, le Groupe d’Action Républicaine et Sociale auquel il appartenait toujours.

L’un de ses amis du Parlement, M. Mondon, maire de Metz, alors secrétaire d’Etat à l’intérieur, soulignera dans son éloge funèbre les qualités d’ardent patriote et de lutteur qui furent toujours celles de M. Halléguen :

« Tous nous sommes unanimes à rendre hommage à son patriotisme et à son courage, et l’enfant de Lorraine que je suis, ne peut pas oublier qu’il servit dans l’escadrille "Lorraine", cette province dont la marche vibrante et la croix devinrent le signe de ralliement de la France combattante au général de Gaulle.

Ses collègues du groupe A.R.S. ne perdront jamais son souvenir. Calme et tenace, il s’exprimait à la tribune en termes simples et clairs et ses interventions étaient particulièrement écoutées.
Modeste et parfait camarade, apprécié de tous pour sa sincérité et sa loyauté, il laisse d’ineffaçables regrets.
 »

Le Maire de Quimper.

Né à Quimper le 2 juillet 1916, d’une vieille famille quimpéroise, M. Halléguen aimait profondément sa ville. Premier magistrat de 1947 à 1953, il employa ses grandes qualités humaines et ses talents indiscutés d’administrateur à la rendre toujours plus belle et mieux adaptée aux nécessités d’une cité moderne.

Avec la claire conscience du bon chemin parcouru, sa profession de foi électorale de 1953 pouvait faire état des réalisations solides qui lui ont gagné la reconnaissance de ses concitoyens. Et pourtant, malgré un triomphe personnel éclatant, les jeux de la politique devait alors l’écarter de la Mairie de Quimper...

Au Likès, nous avons principalement apprécié son équité dans sa manière de traiter les questions scolaires. Plein de sollicitude pour les écoles publiques comme il le devait à sa charge, il s’intéressa également à nos écoles privées dans toute la mesure légale possible : Il aida les familles en situation difficile, pour les fournitures scolaires, le chauffage, les cantines et les colonies de vacances, sans accepter jamais de mettre des différences entre les jeunes Quimpérois.

Le Conseiller Général.

Pour résumer l’action de M. Halléguen au sein de l’Assemblée départementale et dire de quelle manière il se posa toujours en champion des libertés bretonnes et de l’originalité culturelle de notre province, nous ne saurions mieux faire que de reprendre les paroles mêmes que M. Jean Crouan prononça lors de ses obsèques :

« Au Conseil Général, il conquit très rapidement l’estime de ses collègues qui appréciaient hautement sa brillante culture, la facilité étonnante avec laquelle il analysait les problèmes et la netteté de ce caractère qui n’éludait jamais les difficultés, mais au contraire les attaquait de front pour mieux les résoudre.

Il manifestait en toutes circonstances un attachement sentimental à sa petite patrie, mettant tout son dévouement au service de la culture, du folklore, de la langue dont il estimait que le maintien est indispensable à celui de nos plus pures traditions.

Membre du Comité départemental du Tourisme, il intervenait fréquemment en faveur de la protection des sites. Son visage s’épanouissait lorsqu’il voyait défiler devant la tribune d’honneur, la mer de dentelles des coiffes de toute la Bretagne, rassemblées chaque année pour les grandes fêtes de Cornouaille.

Il avait participé à la fondation du Comité d’Étude et de Liaison des Intérêts Bretons qui, à Paris, défend avec acharnement les intérêts de nos cinq départements de Bretagne, exigeant de toutes ses forces que notre province fût l’une des premières dans le concert de la Nation.
Quelle personnalité attachante que celle de notre ami. Dans cette physionomie au masque volontaire, un regard pétillant d’esprit et un sourire malicieux soulignaient l’élévation et la délicatesse de ses pensées.

Il avait trop donné de lui-même pendant la guerre, sous le soleil d’Afrique, et il est mort en pilote de chasse, face au danger, fidèle à son idéal, acceptant la mort avec résignation et courage, en soldat, en chrétien. »

« Grand Français et Grand Chrétien ».

Tel est l’éloge qui s’est retrouvé spontanément sur les lèvres de presque tous les orateurs en cette fin de matinée du 2 février où, massée au cimetière Saint-Joseph, une foule dense et recueillie était venue dire à M. Halléguen, l’adieu de la reconnaissance et de l’amitié. Ce saisissant raccourci sera également notre conclusion :

M. Joseph Halléguen fut un vrai Likésien parce que jamais, dans sa vie de lutteur et de réalisateur, il ne sépara les deux causes que s’honore de servir notre école : Dieu et la France.

Frère GABRIEL.

Discours prononcé par M. HALLÉGUEN, Maire de Quimper, lors de la réunion des Anciens, le 29 mai 1949

"Le Likès" N° 31 - Juillet 1949

Excellence
Monsieur le Directeur
Anciens du Likès et élèves d’aujourd’hui
Mesdames, Messieurs

JPEG - 58.9 koExtrait de la liste des membres actifs de l’association amicale des anciens élèves du Likès

C’est un bien grand honneur qui échoit d’avoir à commenter devant vous, ce matin, avec cette cérémonie, quelques-uns des actes qui furent ceux de cette maison, et quelques-uns des gestes de celui qui en fut le Directeur, le Frère Joseph Salaün.

JPEG - 28.6 koFrère Joseph Salaün, Directeur du Likès, mort en déportation.

Nous sortons à peine d’un conflit immense dont la caractéristique principale n’a pas été, croyez-le bien, l’emploi d’armes plus nombreuses, plus puissantes, et plus destructives, mais bien plutôt le renversement d’un ordre établi, la remise en question d’une certaine civilisation, et la fuite à la dérive de certaines valeurs.

Au milieu de la bousculade des institutions et des lois, dans cet écroulement d’un monde qui glissait sur ses bases, nous avons tous cherché, évidemment, des repères pour y assurer notre regard, et y arrimer notre raison, des refuges pour y reprendre pied, comme aussi des exemples sans équivoque pour nous y conformer.

Il eut été dommage, Messieurs, que dans cette compétition des valeurs qui forment un pays, cette maison où nous nous retrouvons et qui a abrité notre jeunesse, se fût trouvée absente, ne serait-ce qu’un seul jour. C’est tout à l’honneur de votre établissement et de ceux qui le dirigent que cette cérémonie nous permette aujourd’hui d’en célébrer l’action et, au sens plein du mot, la « résistance » depuis le premier jour de la honte, en 1940, jusqu’au jour officiel de la fierté en 1944.

En saluant ici la mémoire de Joseph Salaün, nous honorons d’abord un homme de caractère, s’il en fut. Nous l’avons tous connu, affable, souriant, mais aussi, actif, décidé, énergique et sans compromission. Sa seule carrière de professeur et de directeur suffirait à en témoigner, mais puisqu’il est acquis que les actes officiels sont ceux qui frappent le plus l’imagination publique, c’est face aux autorités occupantes qu’il devait donner sa mesure. Comme un roc, sur lequel les éléments n’ont guère de prise, comme un Breton solide que les circonstances ne peuvent émouvoir.

Cette trempe de caractère qui en eut fait un chef en n’importe quel milieu, Joseph Salaün l’a mise au service de son pays. Pour lui la France était le pays de la liberté et celui de la fierté. Un pays dans lequel il était de tradition, au cours d’une longue histoire, de bouter l’ennemi au delà des frontières plutôt que de se plier à ses exigences.

Quand un pays est pris de vertige, c’est à chacun de ses enfants de retrouver en lui-même l’équilibre perdu. Depuis le jour où la France, terrassée par le mal, eut perdu son visage, chacun des gestes de Joseph Salaün, en ce coin de terre bretonne et en ce haut lieu de l’enseignement français, n’a tendu qu’à le lui restituer.

Les risques étaient trop grands dans cette vie à la fois officielle et clandestine pour qu’un jour les lois qui président à la guerre ne frappent pas celui dont l’action les provoquait. Joseph Salaün fut un jour emmené, à la suite d’une ruse tragique, et ses yeux ont dû parcourir une dernière fois ces lieux qui signifiaient pour lui de longues années de travail, de dévouement et de charité.

C’est sur ce mot, Mesdames et Messieurs, que je voudrais conclure. Il n’est pas d’usage, je le sais, qu’il soit employé par des lèvres officielles, et les dictionnaires des états modernes lui ont cherché bien des succédanés. Mais il n’en est sans doute pas d’autre, et, pour ma part, je ne saurais en trouver, pour expliquer d’abord une vie du dur labeur de l’enseignement et de l’abnégation quotidienne, et surtout le courage tranquille, magnifique et bouleversant opposé aux souffrances de la dernière étape.

Les tortures physiques et morales qui ont marqué le long chemin, de Saint-Charles à Carhaix et à Rennes, et de Compiègne à Neuengamme, « cet enfer humain, sans joie et sans espérance », selon l’expression de notre cher abbé Cariou, ces tortures ne souffrent guère de commentaire, elles parlent d’elles-mêmes, et aucun tonnerre ni aucun orage au monde ne sauraient jamais les couvrir. Elles parlent de façon bien différentes, mais en viennent toutes, au bout du compte, au même thème, qui est en définitive celui de la noblesse humaine et celui de la charité. Et ce thème, en dépit des confusions de l’heure, le monde finira bien par l’entendre.

Joseph Salaün, dont les restes humains ont été dispersés avec ceux de tant d’autres martyrs dans une grande confraternité dont vous eussiez peut-être aimé le symbole, vous vivez encore dans cette vieille maison.

Vous contribuez aujourd’hui à la grandeur de cette institution, qui est devenue un peu de vous-même.

Vous avez bien servi la cause de l’enseignement français.

Vous avez bien mérité de la Patrie.

Discours de M. HALLÉGUEN, Maire de Quimper, à la Distribution des Prix de 1950.

"Le Likès" N° 40 - Juillet 1950

Mes chers Amis,

Nul d’entre vous ne s’étonnera d’avoir à subir un discours dans ce genre de matinée. Et si quelqu’un devait être ici surpris, c‘est plutôt celui à qui ont été confiés l’honneur et la charge de le prononcer.
Il y a quelque vingt-deux ans, en effet, le jeune écolier que j’étais, fraîchement nanti de son certificat d’études, venait au pied de cette même estrade recevoir de jolis volumes et une couronne de laurier pour prix de ce que l’on voulait bien appeler son travail.

Vingt-deux ans, c’est beaucoup pour nous et c’est loin, élèves d’aujourd’hui qui en êtes encore à vérifier la réalité et la solidité de vos jeunes moustaches - pour ceux qui étaient alors mes condisciples, je suis persuadé qu’il leur semble que c’était hier. Vous savez déjà, vous autres par la seule expérience des vacances, combien l’horloge du temps tourne vite quand les classes sont terminées. Je pense qu’au cours de ces vingt dernières années, si la grande horloge de l’Histoire nous semble avoir accélérer son rythme, c’est probablement aussi que les événements ont précipité leur nombre et leur cours.

Je suppose que pour vous, jeunes cerveaux bien remplis qui partez aujourd’hui en vacances, l’intérêt n’est pas d’entendre redire, une fois de plus, ce qui s’est passé au cours de ces derniers vingt ans. Aussi bien votre expérience de l’Histoire n’est vraiment que celle des faits que vous avez vécus. Il ne serait par ailleurs d’aucune utilité que je vous décrive comment le jeune titulaire du certificat d’études en 1928 a pu, dans l’intervalle, vivre ces événements.

Mais ce que je puis vous aider à faire, c’est à vous poser la question suivante : est-ce que dans les vingt ans à venir, ou simplement dans les quelques années qui vont suivre, les « événements », comme l’on dit, auront perdu leur rythme ; est-ce que le cours de l’Histoire va conserver son mouvement précipité ? Est-ce que vous êtes appelés à vivre des conjonctures aussi peu ordinaires, et quelle pourrait être votre place au milieu de ces bouleversements ?

Lorsque l’on a votre âge, on pense facilement que les préoccupations des grandes personnes sont étrangement différentes de celles que l’on porte en soi. C’est là du reste le privilège de votre jeunesse, de toute jeunesse et il n’y a pas à vous l’enlever.

Mais il y a également une illusion que trop de gens portent loin avec eux dans la vie : c’est que le présent qui les préoccupe n’a plus de lien avec les grands événements qui les ont précédés, que le passé, même celui de la veille, est complète ment révolu, sans prolongements d’aucune sorte, et que le monde nouveau peut se construire sans avoir à tenir compte des bases de l’Ancien.

C’est ici, jeunes gens, que les grandes personnes peuvent justifier leurs préoccupations et venir vous dire qu’on ne change pas les lois qui mènent le monde, pas plus que celles qui font et défont les individus et les sociétés.

Au printemps de 1940, isolé dans son appareil qui le menait vers les lignes allemandes d’Arras, Saint-Exupéry se demandait quelle pouvait être l’utilité de son geste : effectuer une reconnaissance photographique sur les positions d’un ennemi qui nous débordait déjà, rapporter des éléments qui ne pourraient pas servir parce qu’ils arriveraient trop tard, ou parce qu’il n’y aurait rien pour les utiliser, ou encore parce que les appareils ennemis, en supériorité écrasante, allaient d’une minute à l’autre, par une grande chute enflammée, faire cesser cette ridicule témérité ?

Il y a des événements que l’on subit, et au milieu desquels il ne reste plus à préserver que la liberté de son jugement, sa dignité personnelle et son honneur.

Mais il y a aussi les événements que l’on doit voir venir, que l’on doit prévoir, contre lesquels on doit s’armer et se prémunir, sous peine de n’être plus qu’un hochet dans ces courants contraires, sous peine d’être écrasé par eux.

C’est là précisément, mes jeunes amis du Likès, le but que, obscurément d’abord et puis avec de plus en plus de lucidité et de conviction, au fur et à mesure que vous gravissez les classes, vous poursuivez dans cette maison : être préparé aux études que vous choisirez de faire, à la profession que vous choisirez d’exercer, être armé pour la vie, mais aussi, je l’espère, être doté de suffisamment d’intelligence et de caractère pour que la France puisse un jour vous compter parmi ceux qui forgeront son destin…

…Je suis heureux de pouvoir le dire, dans cet établissement du Likès qui a toujours montré, par l’enseignement qu’il a choisi de donner, combien il voulait être au niveau de l’évolution du monde moderne, qui est un monde technique, un monde où l’on aura de plus en plus besoin de spécialistes, de mécaniciens, d’ingénieurs.

C’est parce que cette maison aura donné cet enseignement complet, à la fois adapté aux plus récentes exigences de la vie scientifique et à ces plus anciennes et plus permanentes exigences qui sont les devoirs envers Dieu, que cette vieille Maison du Likès trouvera parmi la foule immense de ses anciens élèves
- des caractères lucides
- des français dignes de ce nom, et des défenseurs intelligents et efficaces de l’école qui les aura éduqués.

Voyez clair. Voyez loin. Voyez haut.

Vive le vieux Likès

Et aussi : Vive les vacances !

Remise de décoration au Frère Charles

"Le Likès" n° 54 - Mars 1952

Au banquet, excellemment servi dans le réfectoire de la communauté, les nombreux amis du Frère Charles peuvent constater que le Likès est une grande famille ou règnent les liens d’une vraie fraternité.
Le C. F. Directeur du Likès ouvre la série des toasts. M. Halléguen fait, avec délicatesse, l’éloge du Frère Charles :

JPEG - 57 koLe Frère Charles, Chevalier de la Légion d’Honneur

« Après tout ce qui vient d’être dit, nous commençons à penser que la Bretagne est quelque chose dans la France, le Finistère dans la Bretagne et la région bigoudenne dans le Finistère...

En ma qualité de maire de Quimper, j’ai eu personnellement, et plus d’une fois, recours au Frère Charles ; toujours je n’ai eu qu’à m’en féliciter, témoin cette vivante Association Quimper-Falkirck qui, dès ses débuts, trouva dans le Frère Charles l’un de ses pionniers les plus méritants.

Je tiens à dire que plusieurs personnalités quimpéroises ici présentes, et bien d’autres, ne se seraient jamais connues, n’auraient jamais conjugué leur action au profit de la cité, sans le grand courant de sympathie qu’a su créer autour de lui celui que nous fêtons aujourd’hui.  »

Un buste de M. Joseph Halléguen va être érigé sur sa tombe, au cimetière St Joseph de Quimper.

Le Likès n° 92 - mai-juin 1957.

JPEG - 70.3 koL’effigie de Joseph Halléguen réalisée par René Quillivic

« C’est au cimetière Saint-Joseph, sur la colline qui monte de Quimper à Kerfeunteun, que se trouve, dans un état encore provisoire, la tombe de Joseph Halléguen. Des Quimpérois ont décidé de rendre, à celui qui fut, trop peu de temps, maire de leur ville, conseiller général et député du département, un hommage posthume qu’ils estiment lui être dû.

Ils ont pensé devant cette tombe qu’il serait bon d’y perpétuer, dans le bronze inaltérable, un visage qui fut si expressif et si franc. Ils ont formé, à cette intention, un comité dont ils ont offert la présidence au plus âgé, sans doute, de ses amis. Je ne pouvais décliner cet honneur. Et je l’ai accepté d’un cœur reconnaissant.

L’artiste auquel on a fait appel pour l’exécution du portrait, est René Quillivic, le plus ancien aussi et le plus populaire des sculpteurs bretons. Dès que cette pieuse et patriotique entreprise a été annoncée, les contributions à sa réussite ont afflué. Mais tous les amis et admirateurs de Joseph Halléguen n’ont pas eu connaissance du projet. La présente note évitera certainement des regrets à plusieurs de ceux qui lui furent dévoués et qui restent fidèles à son souvenir. »

Le président du comité : Auguste Dupouy ; vice-président : Paul Bernard ; secrétaire : François Bégot ; Trésorier Germain Branquec.

L’inauguration du Monument élevé à la mémoire de M. Joseph Halléguen, ancien élève.

Le Likès n° 94 - septembre-octobre 1957

La cérémonie.

L’inauguration du mémorial érigé sur la tombe de M. Joseph Halléguen, ancien député-maire de Quimper, emporté prématurément à l’âge de 38 ans, a donné lieu, dimanche 21 juillet, à une double cérémonie qui a réuni autour de la famille, des parlementaires, des anciens combattants et de très nombreux amis du disparu.

Une messe de Requiem avait été célébrée, à 9 h. à la cathédrale, par M. le chanoine Courtet, curé archiprêtre de Saint-Corentin.

C’est après cette messe, à 10 h. 30, qu’avait lieu la cérémonie d’inauguration au cimetière Saint-Joseph ; cérémonie toute simple mais témoignage émouvant d’une amitié fidèle et sûre.
M. Branquec, trésorier du comité, découvrit la stèle marquée de la croix celtique et portant le médaillon en bronze de M. Halléguen. Le mémorial est l’œuvre du doyen des sculpteurs bretons, M. Quillivic.

JPEG - 77.9 koEffigie de Jo Halleguen au cimetière St Joseph, novembre 2012

Une minute de silence fut observée, puis M. le chanoine Grill, ancien aumônier militaire, bénit le monument et fit prier l’assistance aux premiers rangs de laquelle on remarquait : Mme veuve Joseph Halléguen, entourée de Mme Louis Halléguen, sa belle-soeur ; M. Le Bras, son père ; M. Crouan, député, président du Conseil Général ; MM. Pinvidic et Demarquet, députés ; MM. Auguste Dupouy, président du comité du mémorial ; Bégot, secrétaire ; Branquec, trésorier ; MM. les chanoines Courtet et Grill ; MM. Lecoq, conseiller général ; Maillet, maire de Kerfeunteun ; Louarn, ingénieur architecte de la ville ; Jouannic, commissaire principal de police ; Quillivic, auteur du mémorial, et Beggi, sculpteur ; M. Bonthonneau, ancien bâtonnier, et les anciens colistiers de M. Joseph Halléguen ; MM. Le Hir, ingénieur T.P.E., Floch, président de l’Office des A.C. ; Donnart, président des médaillés militaires ; Jo Meingan, président de l’U.N.A.D.I.F. et membre du comité des F.F.L. ; Hardouin de l’U.N.C. ; Piriou, président de l’U.F.A.C. ; Mocaër, président de Kendalc’h ; Pochet, président des coloniaux, et le commandant Golhen ; Le Gars, ancien commandant de la Compagnie F.F.I. de Briec ; le Cher Frère Gabriel, représentant le Frère Directeur du Likès ; sœur Anne Vincent, Directrice de l’Institution Sainte Anne et une délégation de religieuses ; les membres du comité des Fêtes de Cornouaille.

JPEG - 65.7 koIllustration de l’article paru dans le Likès n° 94

L’hommage de M. Auguste Dupouy.

Au nom des amis de Joseph Halléguen, M. Auguste Dupouy évoqua le souvenir du disparu, s’attachant surtout à ses riches qualités intellectuelles et morales, à sa générosité, à sa cordialité, son courage, sa droiture :

Cet ancien brillant élève de Pont-Croix et de Rome, licencié es-lettres, diplômé d’études supérieurs de philosophie, qui s’intéressait au passé de l’Indochine et du Moyen-Orient, aurait été surtout, semble-t-il, un intellectuel passionné si la guerre n’était venue le surprendre dans les études qu’il faisait alors au Liban.

Installé à la radio de Jérusalem, Halléguen n’hésite pas. Dans l’appel du général de Gaulle, il a immédiatement reconnu la voix de la Patrie et sa propre pensée.
J’ai eu en mains les textes de ses causeries. Celles que j’ai lues sont admirables de jugement, de netteté, d’opportunité, et j’ajouterai de style. Quelques-unes d’une ironie mordante, mais justifiée et saine : l’ironie des convictions fortes en face des mauvaises raisons et des pleutreries.

Après ses émissions de Radio-Jérusalem, j’ai lu plusieurs de ses articles à l’hebdomadaire "Le Jour", de Montréal. Ces papiers lui faisaient une réputation dans l’importante partie du Canada restée française par le langage, par le sentiment, par le goût littéraire.
Cependant, son patriotisme ne s’exprimait pas uniquement, ni surtout par des écritures. Soldat de la France Libre, il avait revêtu l’uniforme le 1er mai 1941.

Au Canada, il était devenu sergent-chef dans l’aviation. Il allait ensuite franchir à nouveau l’Atlantique, et débarquer à Liverpool pour servir la France, dans la Royal Air Force.

A la victoire, vous savez comment Halléguen a contribué par soixante-douze missions de bombardement sur l’Allemagne. L’une d’elles lui fut fatale : atteint par le feu des Allemands, son avion dut atterrir en Belgique. Il eut la chance de n’y être pas capturé, mais il avait été blessé et c’est, selon toute apparence, des suites de cette blessure qu’il devait trépasser à moins de 39 ans.

Halléguen aimait passionnément sa province de Bretagne, son pays de Cornouaille, sa ville de Quimper. De quel coeur il participait à l’organisation annuelle de nos grandes fêtes folkloriques, - n’est-il pas vrai, cher Monsieur Bégot ? - et qu’il était heureux, ces jours-là, d’endosser, comme un habitant de la banlieue quimpéroise, le gilet et le chupen glazik. »

M. Dupouy s’adresse en terminant à Mme Halléguen :

« Madame, vous ne vouliez pas, dans votre modestie, qu’il fût parlé de vous devant cette tombe, et vous avez été obéie. Vous ne m’en voudrez cependant pas de dire, pour terminer, que celui qui fut heureux près de vous, ne vous a pas quittée sans être sûr de votre courage comme il l’avait été de votre tendresse, ni sans être un peu consolé de l’inévitable séparation, en vous laissant en souvenir des beaux jours passés, une fillette charmante dont le visage de chair est le jeune portrait du sien. »

Publié le : mercredi 31 octobre 2012

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