Les démons du stade...

Ante-Scriptum :

l’auteur des lignes qui vont suivre proteste solennellement de la pureté de ses intentions :

NON, il ne veut pas démolir le Sport ;

OUI, le Sport est une école d’altruisme et de courtoisie ;

NON, il n’y a pas antinomie entre la culture physique et la culture intellectuelle ;

OUI, il y a entre elles des rapports, entachés seulement d’acrimonie, mais d’autant plus étroits qu’ils sont plus tendus ;

NON, l’école ne s’oppose nullement au plein exercice de nos sociétés sportives ni aux efforts de leurs directeurs ni à la loi de l’équipe ;

OUI, le Sport est éminemment moral, éducateur et salutaire, surtout sous la forme privilégiée de l’art du Ballon Rond...

JPEG - 149.9 koL’équipe 2 du Likès en 1929. De vrais amateurs prenant soin de leurs têtes, eux !

Je souscris à main levée à toutes les propositions et commandements du credo sportif et je brûlerai avec piété mon bâtonnet d’encens aux dieux du Stade : qu’ils me gardent dans leurs bonnes grâces et me sauvent de tout intellectualisme désuet, de tout moralisme imbécile...
J’adhère, j’adhère, j’adhère, en toute fidélité, en toute humilité, en toute nullité personnelle.

Le Sport est aujourd’hui une très grosse affaire et le Sport, le vrai, le grand, le seul valable, le seul glorieux, c’est le football.

Qui donc l’ignore encore ? Qui donc s’y tromperait ?

Le football est une chose publique, mieux, publicitaire, organisée en vue de la publicité. Magnifiquement organisée : elle a ses professionnels et ses amateurs, ses techniciens et ses artistes et même ses écoliers ; elle a ses promotions, ses divisions d’honneur, et, au-dessous, d’autres divisions secondaires où l’on peut encore s’honorer, qui sont toutes honorables.
Parfois le football a même ses honoraires. Mais ne soyons, pas si indiscrets...

De toute façon, il paie bien : la gloire à tous les échelons : nationale, régionale, départementale, locale, scolaire. Scolaire surtout : quand un bulletin vous parle de succès scolaire, pensez bien qu’il s’agit de résultats sportifs, ou bien ce n’est pas sérieux.

Telle école a écrasé telle autre. Ah ! la bonne école. Voilà qui met hors de doute la qualité de son latin, la valeur de son éducation, le sérieux de son enseignement, la solidité de la culture que dispensent ses maîtres. Ah ! la bonne réclame qu’une victoire sportive : sonnez trompettes, battez tambours et vous cloches... publiez, journaux.

Le football met en jeu de gros intérêts, et même l’intérêt de la Foi : l’équipe du Patro Sainte-Gertrude s’est fait balayer 8 à 0 par l’équipe du Patro Jean-Jaurès - on se demande si la Religion Catholique peut encore être vraie avec de pareils résultats !... Heureusement, ailleurs, le Sacré-Coeur a culbuté (5 à 2) Emile-Combes : victoire du muscle catholique. Ouf, Monsieur le Curé, vous pouvez respirer : on ira encore à la messe demain.

Ah oui, le football paie bien. Faisons du football, encore du football, toujours du football - et le reste suivra : la religion sera « la bonne », et l’école sera « la meilleure ». Donc, entraînement, recrutement, sélection ou la mort.

Ah ce recrutement !

De mon temps (avant guerre !) on n’était que onze dans une équipe et ces onze bonshommes opposés à onze autres qui venaient d’ailleurs, suffisaient à échauffer toute une foule sur les lignes de touche. C’est excellent le sport, ça remue des milliers de tripes adipeuses à coups d’émotions fortes. Aujourd’hui, je suis prêt de croire que le onze a été multiplie par dix, ou sinon comment expliquer que nos équipes locales aient tellement besoin de sujets importés pour se meubler leur suffisance ?...

Car on importe, on transporte, on rapporte, on déporte. De Tchécoslovaquie, de Saint-Yves. Oh ! c’est un grand honneur pour la Maison que d’être représentée le dimanche dans de si nombreuses et si diverses équipes localement brillantes.

JPEG - 120.6 koLe collège Saint-Yves avant 1932 (date de construction de la chapelle)

Mais ce n’est peut-être pas un bonheur pour les études de ses brillants représentants que tous ces déplacements et ces matches brillamment enlevés, car il y a ce dernier match : le bac joué sur terrain neutre, tout à la fin de la saison, où le brillant représentant oublie justement de briller, faute d’entraînement suivi. Il est vrai que, pour celui-là, il avait suivi les cours d’un autre manager qui n’en peut mais, et vrai encore que l’arbitre de cette dernière partie use de procédés irrecevables en la matière. Mais hélas ! cette fois c’est tout de même l’école qui enregistre la défaite au passif de son palmarès, et c’est tant pis encore pour le « jeune espoir » des Lapins Sportifs de Poull-ar-Raniged : il devra rejouer la session suivante qui peut bien se faire attendre un an !

Donc, « on se nous les arrache ».

On ? Les démons du Stade, des Messieurs bien, je vous assure : Président sportif, Directeur sportif, Secrétaire sportif, Trésorier sportif, supporters sportifs, tous des Sportifs. (On le voit bien : ils ont bonne mine !) Et le démon du Stade à parfois une soutane : Monsieur le Vicaire chargé du patro, donc du foot.

C’est justement Monsieur le Vicaire qui était venu pour celui-là, copieusement flanqué de son Président et de son secrétaire. Oh ! il ne venait pas l’importer tout de suite ; il venait d’abord l’apporter, car cela se fait aussi. Il venait de G. proposer le jeune B., 18 ans, élève de Seconde (à 18 ans, en Seconde : fallait-il qu’il fût fort au ballon !), actuellement à L...

« ... et nous voudrions savoir aussi, Monsieur le Supérieur, quel est le régime des sorties dans vôtre maison et si vous ne pourriez pas autoriser...

Pardon (dit Monsieur le Supérieur), j’ai autre chose à savoir avant cela. Le jeune B... en question n’est pas présenté par ses parents...

Oh ! ils sont d’accord.

Mais nous sommes tout de même à la fin d’Octobre, ce garçon est déjà en classe et dans un collège aussi chrétien que le nôtre, et tout près de chez lui. Il est donc renvoyé ou en instance de renvoi ?

Oh non ! c’est que... »

et un flot tumultueux d’explications où tout s’embrouille, la réputation de l’école et l’intérêt du jeune B...

Ta-ta-ta-ta ! il y a du sport là-dessous. Consultons les compétences. Hé là ! par ici notre chargé-des-Sports-dans-la-Maison : « Le jeune B., de G., en Seconde à L.... Voilà le cas... ». Et voici le pot aux roses . « brillant ailier droit de la J.A à G..., vaillant ailier gauche du C.E.P. à L... Non autorisé à jouer à G... pendant le trimestre. Le transfert s’impose au point de vue scolaire pour assurer la stabilité au point de vue sportif. Une combine, Monsieur le Supérieur, une combine. De plus en plus courant dans le métier. »

Monsieur le Supérieur n’a pas marché dans la combine. Dommage. L’A.S.S.Y. y aurait peut-être gagné un solide avant-centre : on aurait pu « combiner un accord avec la J.A. à G. Mais la classe de Seconde chez nous n’a rien perdu. Je ne dirai pas quelle école a accepté l’astucieux marché...
Une histoire de fous. Mais c’est arrivé. Et ça arrive de plus en plus : les parents sont d’accord.

Tout ceci encore est arrivé, et arrivé aussi à nos oreilles.

À X... un jeune garçon de 15 ans que ses parents, ses goûts et ses aptitudes destinaient à des études classiques a été dérivé sur le moderne au collège local. Il avait sollicité son admission chez nous, mais voilà : il jouait dans l’équipe locale dont les responsables sont intervenus à temps pour sauver la mise. Les parents ont été d’accord (« Toutes les études se valent, Madame... Il sera mieux au collège moderne, Monsieur... ») et le pauvre gosse a été enchantée (« Tu es le pilier de l’équipe, mon vieux ! On a besoin de toi et tu auras plus de plaisir comme ça ! »).

À R... un monsieur vitupère : il mène tous les jeudis à la victoire le onze local. Mais l’un des onze, élève chez nous, est en colle, le pauvre : indiscipline et paresse. « Qu’est-ce que c’est que cette boîte ?… Esprit étroit, mentalité arriérée… des bagatelles scolaires... ». Et le téléphone sonne sans arrêt au bureau du préfet de discipline : « Libérez immédiatement le jeune, L... J’envoie un taxi le prendre... » C’est ça : libérez Henri Martin !

Mais Monsieur le Préfet reste impassible. Encore le téléphone, cette fois c’est le papa : « Je lève la punition de mon fils ! Je l’ai donné à Monsieur T... pour le match de son équipe ! ». Très froid, Monsieur le Préfet raccroche.

Un quart d’heure. Téléphone : « Monsieur, ce n’est pas une école chez vous, c’est un étouffoir... Je vous garantis que je vais m’occuper de sa réputation ». Chantage à la menace. Mais Monsieur le Préfet ne bronche toujours pas : on sait assez qu’on s’occupe beaucoup à nous faire une vilaine réputation ; on sait assez ce que coûte une attitude ferme à l’égard de certains esprits bornés et vindicatifs, mais la conscience professionnelle, c’est quelque chose. La nôtre du moins. Et les « bagatelles scolaires » c’est quelque chose. Chez nous au moins. Dommage que pour la réputation, elles paient moins que le sport. Tant pis...

Nous mourrons donc, s’il le faut, pour affirmer la gratuité du vrai sport, la prépondérance du cerveau et du cœur sur le muscle, le sérieux de l’éducation et la liberté scolaire. Nous ne trafiquerons pas sur le marché, des jeunes dieux du Stade, beaux éphèbes souples et musclés.

Et la première chose que nous demanderons à un élève qui nous viendra d’ailleurs ne sera pas sa licence de football. Nous garderons le sens du ridicule et de l’odieux. Chez nous, les valeurs de l’esprit ne seront jamais à la merci du plus vigoureux des shoots ni de la plus grave erreur des parents.

Que l’on critique, que l’on raille, que l’on rage : on s’en moque éperdument. Il y aura toujours des gens de sens et de cœur à penser comme nous et à vouloir, avec nous, maintenir par-dessus tout le respect de la jeunesse même dans le Sport...

Yvo Veridicus

Père Yves Le Moigne

Publié le : samedi 14 juillet 2012

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