La dernière note, ou la flèche du Parthe...

Il y a des professeurs qui, à la fin de l’année scolaire, font scrupuleusement le total des copies qu’ils ont corrigées 8 737 par exemple...

Il y en a d’autres - me dit-on - qui feraient même le total des points qu’ils ont parcimonieusement accordés – 64 636 par exemple... Mais ça doit être une charge !

Il y en a certains qui calculent aussi le total annuel de leurs heures de classe : celles qu’ils ont normalement à leur horaire et celles qu’ils ont généreusement prodiguées en supplément, pour rattraper le retard des programmes et surtout le retard des élèves.
Je ne donne aucun total en exemple : on ne me croirait pas.

Il y a encore des professeurs (à peu près tous) qui calculent - combien scrupuleusement - leurs notes et leurs prix. Comprenez : les notes et les prix de leurs élèves. Car les professeurs ne reçoivent pas de prix et leur « note » de fin de trimestre relève financièrement de la mention « Faible » - économiquement faible.
Mais ça n’a aucune importance. A part que - j’y pense - c’est sans doute à cela qu’ils doivent d’être eux-mêmes de si peu d’importance...

Je voudrais qu’on ajoutât à ce beau titre de professeur celui - plus réaliste, plus considéré - d’Expert-Comptable en totaux et moyennes de toute espèce. Car c’est bien ainsi : nous sommes tous assujettis à la plus rigoureuse des tyrannies, celle de l’arithmétique ; tous assujettis à la plus vile des servitudes, celle de l’enregistrement.

JPEG - 99.4 koLa cour de Saint-Yves dans les années 1960Au centre, un portique pour le grimper à la corde ! Heureux profs de gym qui ont des barèmes !

Voici par exemple : un jour d’octobre (que c’est loin !), vous avez fait - comme César, c’est-à-dire fait faire - une composition de version latine. Il vous en revient vingt, trente, quarante copies de grand format, dont certaines signées bien témérairement de grands noms : Sénèque, Tacite, Cicéron !
Mais en haut, rayonnant dans une marge généreuse de blancheur, un nom moins prestigieux : c’est celui de l’auteur de la copie ; c’est lui que vous allez rencontrer à chaque ligne, et pas tellement ou même pas du tout Sénèque, ni Tacite, ni Cicéron.

Ces grands seigneurs des lettres latines avaient des idées claires qu’ils exprimaient clairement ; ils avaient du bon sens ; il y a bien des chances que vous ne retrouviez rien de tout cela, dans la traduction. A vous d’apprécier ou plutôt d’expertiser. Car apprécier ce serait dire : inexact, faux-sens, contre-sens, pas français, non-sens, traduction trop large ou mot à mot timoré - et terminer en revenant à la marge supérieure par quelque chose comme : «  Respectez la suite des propositions - Respectez la ponctuation - Respectez la langue française - Respectez l’orthographe... » ou autre chose, sauf votre respect.

Mais il s’agit d’expertiser, d’évaluer en chiffres le degré d’intelligence ou de sottise, de savoir ou d’ignorance que vous révèle ladite copie. Un seul chiffre doit tout comprendre de sa valeur : finesse, fermeté, fidélité, style, écriture et orthographe ; tout dire de sa nullité et ici il faudrait une page de rubriques.
Il est vrai que pour ce chiffre, vous avez le choix de 0 à 20. Mais :
20 c’est pour le Bon Dieu, c’est la perfection ;
19 c’est vraiment osé ;
18 c’est pour le professeur ;
et 17 à la rigueur pour un élève qui serait aussi fort que le professeur : il n’y en a pas en lettres ; en math, il s’en trouve, me dit-on.

Donc, en fait, on part de 16 - pour les très très bonnes copies, et c’est très très rare... A 15 ? oui à 15, il s’en trouve, quelques-uns, quelquefois, avec de l’indulgence. Au-dessous vous avez la gamme normale de 14 à 5 : 14, c’est bien, mais là vraiment bien ; mettez 14 au premier. Mais à 5, attention, cher collègue, attention : que ce soit là le Rubicon de votre justice et de votre prudence, car au-dessous vous allez compromettre la modeste opinion que l’on peut avoir de votre compétence ès-notes.

« Voyons, Monsieur le Professeur, vous n’allez tout de même pas prétendre que Gérald ne vous a jamais servi de version latine qui valût plus de 4 ?... Il travaille ce garçon ; et il n’est pas dépourvu, le petit chameau : tenez il n’avait pas encore cinq ans que...  », etc.
Comprenez :
« Gérald peut faire de bonnes versions latines. (Bonne santé, bonne famille, bonne nature donc... ) Donc il lui est bien arrivé d’en faire de bonnes, une fois ou l’autre et même sans aucun doute plusieurs fois. D’ailleurs la dernière fois il était très content de sa version, donc au moins cette fois-là.
Mais vous, Monsieur le Professeur, qui l’avez toujours noté entre 1 et 5 - quelle misère ! - savez-vous vraiment noter un devoir, équitablement, objectivement, impartialement ? Etes-vous capable ? Etes-vous consciencieux ? Etes-vous juste ?....
Ne poursuivez-vous pas le malheureux Gérald d’une hargne, secrète par exemple parce qu’il a des cheveux et que vous n’en avez plus ? - Hé ! qui sait jamais ce qu’il y a dans le fonds d’un homme ?
Avez-vous enfin le sens de la plus élémentaire pédagogie ? Cet enfant a besoin pour s’épanouir d’un climat de succès ; créez donc son succès et il réussira ; mettez-lui de bonnes notes et il se donnera à son travail avec plus de cœur et plus de résultats…
Et une chose encore : pour qu’il soit resté toute l’année à un étiage si bas (s’il faut vous en croire) ne serait-ce pas que vous n’avez pas su être assez clair, assez concret, assez bon professeur en somme, dans votre enseignement ?...
 »

Ah ! Monsieur le Professeur, que valiez-vous quand vous aviez cinq ans ? Que valez-vous aujourd’hui ? - entre 1 et 5, comme les copies de ce délicieux Gérald...

Cher ami, au-dessous de 5, vous vous sanctionnez vous-même. - Non, ne mettez jamais zéro : trouvez une autre injure, par exemple « petit paresseux » , « étourdi », « amateur », mais ne mettez pas zéro : au prix actuel du papier, de l’encre et des stylos, c’est nettement une injustice.
« Un demi-point, alors ; ça se met au bac... » Oui, je sais. Mais je vous ferai constater que MM. les Correcteurs de ce fatal examen ont la prudence de garder l’incognito. Il y a quelques années, en Roumanie, un candidat malheureux avait abattu son correcteur à coups de revolver : il connaissait son correcteur. Vos élèves vous connaissent. A votre santé.

Non, voyons, soyez raisonnable : notez sur 20 entre 5 et 15, et débrouillez-vous pour étager, sur les dix barreaux de cette échelle, vos trente ou quarante élèves. D’ailleurs, croyez-en mon expérience, en fait sur trente copies, vous en avez cinq ou six qui émergent du lot et peuvent encore se distinguer entre elles de 12 à 15.
Après, ça va par pelotons plus ou moins gros, comme au Tour de France : vous aurez des jumeaux, des triplés, des quadruplés ; en français vous aurez même un gros paquet d’une quinzaine à river solidement entre 7 et 8 : médiocres, ternes, mais moralement irréprochables. Si vous voulez, départagez-les avec l’écriture, la ponctuation et l’accentuation. Vous ferez bien...

Car vous ne serez jamais un expert bien sérieux si vous vous en tenez à votre bon sens. Qu’il suffise de six ou sept notes pour cataloguer très valablement et très impartialement un paquet de trente copies : c’est le bon sens, c’est trop évident.
Mais ce n’est pas scientifique. L’évidence n’est jamais scientifique. Le bon sens non plus. Donc comptabilisez encore ; par exemple en latin : inexact=1, faux sens=2, non sens = 4, etc... puis totalisez : 57 fautes unités, 44 fautes unités... puis classez vos totaux : 20, 21... 44... 57... A ce moment, reprenez le paquet ainsi classé, et notez dans l’ordre.
Évidemment votre échelle 5-15 n’y suffit plus ; ne vous découragez pas : il y a les décimales : 0,25, 0,50, 0,75.
Ça vous donne du champ pour un classement étincelant de vigueur, de précision et d’objectivité : Le 1er, 10 fautes, soit 14,00. Le 2ème, 11 fautes, soit 13,75, etc...
Ce n’est sans doute pas très raisonnable dans les 10 fautes du premier, il y a un contresens et de sérieux faux-sens ; dans les 11 fautes du second, il n’y a pas de broutilles. Mais c’est très rationnel, très scientifique : vous avez des chiffres, des ronds et des pas-ronds, c’est inattaquable.

Ça vous donne beaucoup de mal, trente ou quarante fois une semblable opération. Et vous risquez tout de même de sournoises attaques. En classe, toute correction terminée : « Monsieur, vous m’avez mis une double faute pour avoir traduit « Vitam brevem esse, longam artem » par : « la vie n’est pas longue, l’art l’est », or c’est le sens et c’est français...  » J’explique que ce « l’art l’est » est très laid en effet et que...
Mais l’élève est, insensible à l’euphonie : «  Tout de même, Monsieur, deux fautes pour ça ! ce n’est pas un disque à écouter, non ? c’est une copie à lire, et pour les yeux ça colle... Et ce truc-là, ça baissera mes points, c’est rageant ! » Voilà : il ne s’agit pas de belles-lettres, on se bat sur des chiffres : ils cristallisent en arêtes bien tranchées trois heures de recherche, de réflexion, de découverte ; trois heures de dépense intellectuelle ; trois heures de halètement de l’esprit ; c’est un salaire, un dû, une participation aux bénéfices, quasiment une valeur en banque.
Vainement je cherche à minimiser leur portée : « ces notes sont évidemment des cotations approximatives, des valeurs approchées... Voyez donc plutôt mes remarques »
- Mes parents, Monsieur, ne verront pas les remarques mais ils verront la note. »
Et eux aussi voient la note, la leur, celles des voisins, supputent, comparent, suspectent : valeurs approchées, on veut bien, mais il faudrait tout de même approcher de la même façon. - « Mon voisin, Monsieur...  »
Ça y est, ça recommence.

Notez dur, notez large, mais que ce soit scientifique, c’est-à-dire méticuleusement chiffré. Bien sûr, je note au-dessous de 5 : au point (mort) où en est ma réputation, si elle change, elle ne peut plus que remonter. Du reste, si je mets un 4 à mon dernier, il faudra bien que je mette 32 sur 20 à mon premier. Alors tant pis : 1,25 à ce ramas de sottises bien tassées ; signé « Tassite » !
1 point par souci pédagogique (climat de succès... Épanouissement... charité chrétienne... ),
0.25 pour trois heures de présence et quarante lignes de mauvaise écriture.

De là je remonte la gamme en utilisant au maximum la ressource des dièses et des bémols. - En tout bien tout honneur, je crève le plafond à 15,25. Mais comme j’ai déjà défoncé le plancher à 1,25…
Ah ! Conscience professionnelle, amour des belles-lettres, ferveur intellectuelle, joie des idées, grandeur de l’humanisme, fécondité des veilles studieuses, littérature. - Coordonnées 1,25 - 15,25.

Mais ces notes si laborieusement établies vont être chicanées. Rendez-les intangibles : enregistrez-les.
Une première fois sur votre carnet de classe, pour Monsieur l’Inspecteur,
Une deuxième fois sur le grand cahier des compositions, pour Monsieur le Supérieur,
Une troisième fois, sur le Bulletin, pour les parents,
Une quatrième fois sur le livret scolaire, pour le jury d’examen,
Une cinquième fois sur la fiche individuelle, pour les archives,
Une sixième fois sur une autre fiche, si l’élève est boursier,
Et même une septième fois sur un deuxième Bulletin, si l’élève a intercepté le premier...

Voilà, cette note est désormais sauve. Il en viendra d’autres, il y a quatre compositions de version latine dans l’année. Et on ne compose pas qu’en latin.

Il y a aussi les devoirs, les leçons : vous entassez tous ceux et celles du mois, vous pressez, vous obtenez ainsi le moût de deux moyennes, une de devoir, une de leçon.
Les collègues vous amènent encore des séries et des séries de moyennes. Vous réentassez, remettez au pressoir, et obtenez cette fois des notes d’exactitude, des tableaux d’honneur, « Bien », « Assez Bien », des mentions « passable, faible, médiocre, mal » - au bout de quels calculs mentaux ! - mais cette fois c’est le vin pur...

Les compositions déversent encore dans une autre cuve, du format réduit 33x22. Mais cette fois, toutes s’y retrouvent, les vôtres et celles des autres, notes et places sagement alignées en trois doubles colonnes, sur des lignes en pointillés.
Vous allez d’abord totaliser verticalement, par trimestre, des notes de Catéchisme aux notes de Chimie - puis classer ces totaux : c’est la place d’excellence du trimestre ; puis totaliser les trois totaux précédents : 395,25. Divisez par 31 (ou 34, ou 42, ou 63, ça dépend des classes et des sections, c’est le nombre de compositions). Ceci dépasse le calcul mental, donc vous opérez sur papier, et ça donne 12,44. Inscrivez dans la quatrième colonne...

Opérez ainsi pour toutes vos fiches, classez, remuez, secouez, laissez reposer, décantez ; vous obtenez ainsi des prix d’Excellence, des accessits, et un dégradé de « forces relatives ».
Et on recommence. Cette fois pour les prix particuliers de chaque matière, en additionnant horizontalement les notes suivant les pointillés : totaux en quatrième ou cinquième colonne, à votre goût.
Classez, remuez, etc... Vous avez ainsi des prix de latin, de grec, d’anglais et autres sous-produits. Attention au doute insidieux qui peut vous envahir devant vos résultats : si vous entrez dans la voie des vérifications, vous direz ce soir votre bréviaire entre minuit et une heure vingt. Et pourtant, on est assez sot pour vérifier encore... C’est que ces chers élèves tiennent à leurs résultats, leurs parents n’en dorment pas, donc vous pouvez bien veiller aussi, et vérifier.

Mais comme c’est malin d’avoir mis toutes ces notes à virgule ! Cette version latine d’Octobre 1,25 - 15,25 n’a pas fini d’exercer mes méninges... Dans la série d’un collègue je trouve 11,33 : Chameau, va ! - Les notes de Gérald sont une bénédiction : 1,25+2,75+2+3... ça va tout seul. Merci (ses copies m’ont déjà assez coûté de sagacité)
Les bons élèves alignent des nombres effroyables. Ceux qui ont manqué une composition me consomment un supplément de phosphore cérébral : total divisé par 3 à multiplier par 4…
On m’a toujours dit que les joies intellectuelles étaient les plus pures, les plus hautes, les plus désintéressées : je vois bien !

JPEG - 93 koLe collège Le Likès - Saint-Yves en 2000. Les notes existent encore...

Donc je nage dans la joie. Mon cerveau a des déclics de machine à calculer, je m’électronise... Il ne me reste plus qu’à enregistrer encore : une liste de prix par matières pour le Palmarès ; une autre liste de prix nominale par élève pour la proclamation. Courage, c’est demain la distribution des prix, demain le couronnement, demain l’apothéose.

Demain, ces messieurs les parents seront là. Ils n’en finiront pas de me remercier pour tant de peine (et ils ne sauront jamais combien… ). Ils seront pleins de déférence, d’admiration, de courtoisie, de gratitude envers le professeur qui aura su synthétiser et concentrer toutes les acquisitions intellectuelles de leur grand garçon en une seule note, décisive, tranchée, diamant dur et savamment taillé, essence des essences, quintessence, sublimé de quatorze ou quinze branches du savoir humain, de huit mois de combat contre l’ignorance, la paresse, la mauvaise volonté, surtout l’absence de volonté. Ah ! demain...

«  - Gérald, Monsieur l’Abbé ? - 4,71, Madame
- Oh ! il vous a donné beaucoup de travail ?
- En latin, de 50 à 80 fautes par semaine. En français, de 15 à 20 fautes d’orthographe par page, sans compter les fautes de style, les impropriétés de vocabulaire, les erreurs de jugement, les affirmations arbitraires et les négations abusives. En leçons, son chiffre d’affaires est malheureusement beaucoup moins élevé...
 »

« - Mon fils Gaston, Monsieur le Professeur ?
- Excellent, cher Monsieur, 13,83 : ses totaux et moyennes, m’ont donné beaucoup de mal, mais ses devoirs de l’année m’en ont donné beaucoup moins : les bonnes copies se corrigent vite, si bien que j’ai moi-même à vous remercier d’un élève si doué, et si honnête, et si économique...
 »

« - Les parents de Victor... Monsieur le Professeur de Première ?...
- Enchanté... Hommages... Respects... Très heureux...
(Hé ! on ne se voit guère qu’au jour des Prix, n’est-ce pas ? Alors il faut bien en profiter pour se manifester toute l’estime mutuelle que parents et professeurs ont les uns pour les autres.)
- Alors ? vous avez de bonnes notes pour notre jeune homme ?
- Bonnes, pas exactement, Monsieur, mais méritoires, bien méritoires, et qui permettent de bien augurer d’une deuxième année : 7,01... Nous avons pris beaucoup de peine et nous avons amélioré de jour en jour...
- Bon ! il faudra donc qu’il travaille toutes ces vacances, et peut-être qu’en septembre...

Yvo VERIDICUS.
Père Yves Le Moigne

Publié le : mercredi 18 juillet 2012

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