La bonne punition

« Ah ! ça c’est un peu fort, par exemple ! » et le papa se renversa brutalement sur sa chaise, d’indignation, si brutalement que ses genoux heurtèrent le dessous de la table et ébranlèrent les quatre couverts qui frémirent en chœur d’indignation.
Une mince feuille de papier blanc tremblait entre les gros doigts du papa, elle tremblait, la pauvre, d’indignation et le papa la parcourait encore une fois avec de gros yeux furieux, et son gros cou s’étranglait dans son col trop serré, s’étranglait d’indignation
Et sa grosse voix s’étranglait dans le gros cou, elle aussi, d’indignation, d’indignation, d’indignation…

- Ah ! Ça, oui, c’est trop fort !
- C’est la note de l’économe ? demanda la maman tandis que la bonne déposait le potage à la tomate.
- Non, ce sont les notes de monsieur, de ce petit monsieur, de monsieur notre fils, Hélène, avec en plus quelques appréciations flatteuses de son professeur. Tiens, écoute...
Et le papa se mit à donner les notes de la même grosse voix que Monsieur le Préfet, interrompant parfois la série d’un
Tiens ! Encore plus fort, écoute...

Évidemment le papa parlait par antiphrase (une figure de rhétorique ! - l’indignation a de ces ressorts verbaux !). Car ce n’était pas fort du tout, mais pas du tout. La mention professorale disait tout justement : « faible », c’était « faible » à chaque matière.

- Et cette appréciation du professeur ? dit la maman
- Encore plus fort, dit le papa, écoute...
Et il lut :
Pierre stagne depuis longtemps dans la médiocrité. Tempérament mou, caractère apathique, sans ressort, sans énergie ; manque de nerfs, d’ambitions et de toute espèce de volonté. Il n’a même pas le courage de se remuer, à preuve ses bonnes notes de discipline... Il faudrait qu’il se réveille, qu’il se secoue, qu’il acquière le sens de l’effort, ne fût-ce que de l’effort physique.
- Il va un peu fort, l’abbé, dit la maman ; il pourrait tout de même y mettre des nuances. Il nous a dit à Noël que Pierre était une bonne pâte...
- Ouais ! En ajoutant qu’une bonne pâte n’était pas encore du bon pain… Mais il va lui en cuire, à la bonne pâte. Je m’en vais le secouer, moi, ce petit monsieur. Ah mais ! À cet âge, il faut les dresser. Je vais lui en flanquer une de ces punitions, une bonne punition, une bonne punition… on verra ça, mon petit monsieur...

Et les regards du papa tombèrent avec un éclat jupitérien sur le petit monsieur. Le petit monsieur ne cilla pas sous l’éclat jupitérien.

C’était un gros garçon joufflu, à l’œil placide, calme, calme, intensément calme ; son corps empâté arrondissait de partout sous la mince chemise « Lacoste » et s’appuyait de toute la poitrine aux bords de la table, au point que le menton lui trempait presque dans le potage à la tomate.

Il mangeait lentement, mollement, le dos rond, sans un mot. Au dernier éclat de la voix paternelle, il ouvrit la bouche et y conduisit une dernière cuillerée de l’air las du naufragé qui gobe la grande tasse, à bout de forces, résigné...

A côté de lui, la grande sœur mangeait, silencieuse, réservée, l’air absent : délicatesse des grandes sœurs. La maman s’attendrit la première :
- Voyons, Jean, tu vois bien que ce garçon est surtout fatigué ; il fait sa croissance... Et quand je pense qu’il va encore aller à ce camp scout : quel courage il a ce petit !... Et dire que je lui ai acheté un si gros sac... Il faudra voir à l’échanger contre un plus petit...

Le papa, qui prenait son potage à grands coups pressés, redressa la tête :
- Tiens c’est vrai, il y a cela encore (coup de poing sur la table !). Ah ! Je t’en ficherai moi du scoutisme et autres plaisanteries : des voyages, du camping, la vie en rose, la vie facile, des amusettes. Eh bien mon garçon : il n’y aura pas de camp du tout, et pas de sac, ni gros ni petit, tu m’entends ?
- Oh papa !
(la grande sœur intervenait soudain) le petit voisin y va : nous aurons bon air !
- Dis donc, Léna
(ceci de la maman), le fils du charcutier ! Tu parles d’une compagnie pour Pierrot ! Je ne comprends pas qu’on prenne un fils de charcutier dans une troupe scoute... Les journaux ont bien raison : le sens social s’en va. Léna, pense que ton père est pharmacien...
- Pense surtout
(le papa) que ton frère est un enfant gâté. Mais fini les gâteries : pas de camp scout pour lui. J’ai dit : une bonne punition - eh bien, voilà... Mais toi, la bonne pâte, dis donc quelque chose à la fin. Je te dis que tu n’iras pas au camp, tu as compris ?

La « bonne pâte » souleva lourdement les épaules et grogna avec une massive indifférence :
- Eh bien oui, j’irai pas, quoi !

Et ce fut tout. Il n’en avait guère dit davantage d’ailleurs à son Chef Scout qui, la veille des vacances, lui tenait ce chapitre :
- Mon vieux, faut venir au camp ; tu as besoin de ça toi ; tu es un mollasse, tu le sais ; tes camarades te le disent ; faut te cravacher, mon vieux ; secoue-toi ; il n’y a pas que toi au monde, tu sais, tu verras ça, au camp. Allons, encore un acte de courage et tu finiras bien par faire un scout très potable mais cela ne se fait pas en chambre. Alors tu viendras ?...
Pierrot avait dit :
- Eh bien oui, j’irai, quoi !

JPEG - 105.2 koScouts quimpérois en 1958

Depuis il le regrettait un peu : ce gros sac en perspective, et le training et le judo, la toilette à l’eau froide et la gymnastique matinale - brrr... Mais il y tenait toujours : un vague amour-propre, un embryon d’honneur, le dernier ressort et sa première réaction...

Et puis voilà : pas de camp, mon garçon, tu m’entends ? La « bonne punition » l’offensait un peu dans son vague amour propre, mais tout de même elle l’arrangeait aussi : la villa de Bénodet, la plage, et la paix.
Et Pierrot vit avec une satisfaction redoublée la bonne qui apportait une macédoine de légumes enveloppée des arabesques frisées d’une mayonnaise jaune...

&

Le fils du charcutier marchait bon train, avenue de la Gare. Le chapeau de guingois, mince et nerveux, il redressait constamment son énorme sac qui lui chavirait d’une hanche à l’autre.
Il ralentissait aussi un peu devant les vitrines de magasins qui faisaient miroir ; c’est que c’est beau un bel uniforme, surtout le premier jour ; tant de décorations à treize ans, ça vaut d’être vu, même par l’intéressé. - Et un dernier coup d’œil aux pâtisseries, ça vous fait du mérite, un jour de départ au camp...
Car il partait au camp. On devait l’attendre à la gare, c’est qu’il s’était attardé à vouloir « décramponner » Pierrot, le huitième de pat.
Ah ! Comme il s’était fait éconduire par le pharmacien
- Pierrot est puni, mon garçon, puni. Tu pourras le dire à ses camarades...

Il allait donc le dire.
- Pierrot, chef, Pierrot est puni, privé de camp et d’huile de foie de morue, parce qu’il a fait un mauvais trimestre et parce qu’il fait sa croissance. Tu parles, son papa veut le mettre en conserve dans le camphre et dans l’alcool ; mais j’ai idée qu’il ferait mieux à l’étalage chez moi : quelles bonnes rillettes on en ferait ; au moins on en tirerait ça de bon...
- Ça, c’est ennuyeux !
dit le chef et m’en prévenir maintenant... Je n’ai pas le temps... C’était pourtant une dernière chance...
- Oh,
dit le C. P., la chance est surtout pour moi : il avait autant de dynamisme qu’une malle arrière. De grâce, ne va pas courir après. On part, chef, on part...

Et on partit donc :
La troupe à la montagne, où le vent souffle frais, où la route grimpe raide, et où le sac tire dur
Pierrot à la plage, où le sable est doux et tiède, où l’on s’étend à plat ventre et où un vague slip vous ficelle à peine les reins. Ah ! Pierrot est bien puni...

&

9 heures du matin à la mer : la chambre est rose et bleue, la fenêtre entrebâillée sur la mer ; le lit est souple et les draps légers. Pierrot somnole, s’étire, baille - se lèvera ? Se lèvera pas ? - En bas, où fait le chocolat : attendons qu’il soit prêt.
8 heures du matin à la montagne : l’horizon est plein de brume où perce la verdure des sapins ; le soleil est encore derrière ces grands monts ; il fait un petit froid sec qui vous fouette le sang. La troupe est au rassemblement pour les couleurs, les foulards rutilent sur les chemises beiges uniformes.

JPEG - 50.5 koToujours prêts !

« Rassemblements. Alignements. Commandements. Scouts toujours - Prêts !... » « Paré pour les couleurs ? - Paré. Envoyez...  »
Toutes les têtes se découvrent du même geste, les visages se lèvent et les regards suivent les couleurs qui montent au mât de camp au crissement des drisses sur les poulies...
« Pour la France - Dieu nous garde. »
Après ? - La messe attend là-bas...

10 heures du matin à la mer : Pierrot en pyjama rose en est à son petit déjeuner : de superbes tartines de beurre, un bol de chocolat fumant. Il avale tout : le chocolat et le beurre fondant lui dégoulinent aux commissures des lèvres. Hum ! C’est bon...

9 heures du matin au camp : la patrouille revient de la messe ; elle trouve son petit cuisinier catastrophé :
- Eh bien, tu vois, la marmite de chocolat, je la tenais comme ceci, elle est tombée comme cela... et j’avais mis tout le lait !
Le C. P. desserre à peine ses lèvres minces ; un seul mot de réprobation :
- Quelle patate tu fais encore toi !... Tu n’as plus qu’à courir nous chercher de l’eau à la source, et vite.
Les autres n’ont rien dit ; ils se sont assis à la table de rondins, chacun sur son siège de pierres ; l’un coupe d’énormes tranches dans le pain en boule, un autre distribue parcimonieusement la confiture à la cuillère à soupe.

JPEG - 85.6 koAu camp en 1952

Et le petit cuisinier revient, le visage illuminé :
- J’ai trouvé : on va mette un peu de la vinaigrette dans l’eau, et ce sera très bon !
Et ce fut très bon, bien sûr : de l’eau vinaigrée à plein quart avec de petits yeux huileux... Ah ! Cette vie en rose... Pierrot est vraiment bien puni qui là-bas termine son chocolat crémeux !

Après-midi à la mer : Pierrot revient du bain : il a barboté trente minutes, jusqu’à satiété ; il enfile un beau peignoir bleu et vient se coucher tout de son long sous le parasol familial. Il ferme à demi les yeux et savoure de tous ses muscles gras la satisfaction animale de la position allongée : il fait si chaud, il fait si bon
Ouf prochainement au programme il y a le quatre heures : de l’ananas et du melon, du thé et des boudoirs !

Après-midi du camp : ça chauffe terriblement dans cette montagne. A la file indienne, sac au dos, la patrouille progresse en ligne droite - à la carte et à la boussole. On appelle ça du cross orientation (une amusette !…). La pente est raide, la chemise colle au dos et les gros souliers ferrés semblent de plomb. Oh ! La vie facile, les voyages, le camping.
Prochainement au programme il y a le quatre heures : du vieux pain rassis, recuit par le soleil ; du fromage de chèvre et de l’eau de source... si on trouve une source. Sur l’autre versant peut-être, mais il faut d’abord atteindre la crête.

&

Et ainsi de suite à la plage et au camp. Pauvre Pierrot, une si bonne pâte, un si bon garçon !... Seulement voilà :
- Il faudrait qu’il se réveille, qu’il se secoue, qu’il acquière le sens de l’effort, ne fût-ce que de l’effort physique .
Et voici encore :
- À cet âge, il faut les dresser .
On lui a donc flanqué une de ces punitions, une bonne punition, une bonne punition, une punition « maison ».

Et c’est ainsi que Pierrot se fait dresser. - A peu près comme un chien de salon...

Yvo VERIDICUS.

Publié le : mardi 21 août 2012

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