HISTOIRE - Une visite à la ferme du Likès en 1952

Autrefois notre école s’appelait le Pensionnat Sainte Marie [1]. Elle n’était pas couverte de forêts...

JPEG - 81.1 koUn "sous-bois" au Likès (palmarès 1934-35)

Mais on y trouvait, quand même, une ferme avec des champs, des animaux et des cultures.
Rouverte après la guerre 39-45, la section agricole prépara encore, quelques années, aux diplômes agricoles. Les 6 derniers brevets agricoles ont été obtenus par des likésiens à la session 1954.
Louis Mondeguer, professeur civil du pensionnat nous invite à découvrir cette ferme du Likès en 1952.

JPEG - 34.1 koLouis Mondeguer (palmarès 1953-54)

Le Likès tel qu’on le voit :
La ferme et ses dépendances

« O fortunatos nimium, sua si bona norint, agricolas. »
« Trop heureux les hommes des champs, s’ils connaissaient leur bonheur. » Virgile, "Géorgiques".

+18+25=210...
Ah et puis, non !... Foin de ces totaux desséchants !... Un peu d’air pur et de soleil !...
Quittons pour un temps et allègrement le Temple de la Science spéculative pour nous diriger à petits pas vers le terre à terre, l’obscur, le méconnu, vers cette vie humble, terriblement ingrate qu’on a tendance à survoler d’un oeil caustique et désabusé.
La « grande amie » de Pierre l’Ermite ne revêt certes pas, tous les jours, charme prenant et poésie. Le métier d’agriculteur exige, plus que beaucoup d’autres, amour et abnégation. Point n’est ici le prestige de l’uniforme, le fla-fla des situations en vue, l’autorité d’un diplôme (encore que, de nos jours, on trouve, et sans déshonneur, des bacheliers à la tête d’exploitations) : le paysan n’a comme témoin de son labeur que le Maître de cette Terre à laquelle il a voué sa vie...

JPEG - 83.5 koLa ferme du Likès en 1891

Ainsi monologuant, j’arrive à l’entrée du Domaine.
Parfait ; on m’attend.
Un « rabat blanc » au franc sourire m’interpelle : voix chaude, métalliquement timbrée, à la sonorité de Basse-Bretagne, Bigouden ? Sans doute. Les cheveux rejetés en arrière, les yeux plus que pétillants, la poignée de main facile, tel apparaît le « fermier » du Likès.

« On y va, Frère Laurent ? »…

Nous passons un garage à vélos, saluons de la main ce qui fut et sera le jardin d’agrément - tiens ! mais le patron est là [2] , tournant et brisant les mottes
« Salut ! Frère Charles ! Fini le temps de planter les rosiers. Vous aurez maintenant moins de chances de reprise. »
Un sourire non équivoque me répond... Nous suivons une allée bien rectiligne, ma foi ; à notre gauche, le terrain des sports, sur la droite, le jardin potager.
« Evidemment, me dit le Frère Laurent, ce n’est pas très grand. S’il fallait nourrir en légumes toute la maisonnée... »

En ce jeudi de février, le ciel quimpérois a, par hasard, laissé tomber sa lourde robe de brume, le rude vent breton et sa jumelle la pluie ont condescendu à faire trêve, un soleil timide encore caresse agréablement. Le printemps lance en avant, un peu honteux, une pointe d’avant-garde...

« Les arbres fruitiers, ajoute mon guide, sont difficiles à conduire comme forme, le terrain très argileux ne comportant pas de sous-sol. En revanche, la fructification se fait chaque année. Nous disposons de variétés intéressantes, telles que la Giffard dont la maturité arrive en un mois prédestiné, celui des retraites : juillet, la Passe-Crassane, qui mûrit jusqu’en avril, quand... il en reste...
- La taille et le greffage des arbres sont l’apanage de...
- Votre serviteur.
- A combien évaluez-vous la contenance de ce jardin ?
- Plus de 4.000 mètres carrés.

Dans les allées, des robes noires se promènent ; elles ont, elles aussi, quitté pour un trop court instant la ligne de feu pour venir respirer en secteurs de repos...

JPEG - 57.8 koLa ferme du Likès en 1938

Complètement isolée du reste, voici la ferme. Des aboiements joyeux, des queues frétillantes nous accueillent : Diane, Blacky et Tommy, de la petite espèce, ainsi que de minuscules roquets aux jappements rieurs, produits mâtinés de Diane et Dick, ce grand fou de berger d’Alsace.
« Paix là. Dick ! »
Chaîne sonnante et tintinnabulante, le gardien redoutable et redouté s’en va, obéissant à l’injonction de son maître... Un coup d’oeil sur la camionnette qui sert à la vente des légumes, excès des semis en couches par exemple.

Mon cicérone me conduit à la porcherie d’élevage ; pas de reproduction en effet, les gorets sont achetés à l’âge de 12 semaines. De belles bêtes, issues d’un croisement Yorkshire - truie commune, nous regardent en grognant, dix, si j’ai bonne souvenance. La semaine précédente, six ont connu le genre de mort habituel à leur race.
J’interroge :
« Que nécessite un repas de rôti pour toute la maison, professeurs, employés et élèves ? »
- 3 porcs entiers.
- Combien pèsent ces animaux que vous abattez ?
- Cent dix kilos au bout de trois mois d’engraissement. Et ils sont nourris simplement des restants de cuisine. Que voulez-vous, la gamelle est la même au Likès...
 »

Passons dans la cuisine aux bêtes.
« Vous me permettez une question, cher Frère ? Je trouve étrange qu’au siècle de l’électricité vous n’en usiez pas pour la cuisson des aliments. Ce serait tellement plus simple.
- L’objection est normale, mais étant donné le bois qui traîne dans la propriété... Voyez ici les betteraves fourragères, plus loin les paniers à oeufs.
Nous en reparlerons... Suivez-moi à la vacherie.
 »…

Elle est à deux rangs avec quatre bêtes de la race pie-noire, inscrites au herd-Book. La machine à traire porte la marque Alfa-Laval... Deux commis travaillent en silence, Jean et Joseph, celui-ci préparant des gousses d’ail, celui-là dispensant aux locaux les dernières touches de la toilette matinale...

Derrière la vacherie sont installées la fumière et la fosse à purin.
Abordons maintenant le hangar mécanique qui sert en même temps de débarras ; je suis tout ahuri à la vue de trois motos.
« Dites donc, Frère, la ferme du Likès est à la page et vos employés se révèlent des paysans modernes ! »...

Dans une salle contiguë trône le motoculteur Labor qui épargne bien du temps et de la peine ; à côté, la réserve de paille. Le clapier, exilé, n’a plus sa gloire de jadis, quand il y a trois ans prospéraient les nichées.

Le poulailler d’élevage ! La race en est la Wyandotte blanche, pure sélection : 90 à 100 pondeuses. Auprès, se dresse la couveuse électrique Avirex avec thermostat et lampe de contrôle, pouvant contenir 150 oeufs. A la rentrée des Gras, les couvées vont reprendre.

Sortons.
Le parquet d’élevage, devant le poulailler, sera bientôt semé en herbe. Dans quelques années, deux néfliers déjà bien fournis donneront une ombre bienfaisante.
Au pondoir, rares sont les poules à notre arrivée.
« Combien d’oeufs récoltez- vous par jour, actuellement ?
- 60 à 70.

Au local de nuit, les perchoirs ont la même hauteur ; ainsi, pas de batailles pour s’assurer la place la plus élevée.
La maison des canards nous reçoit ensuite. Elle n’est jamais ouverte avant dix heures à cause de la ponte.

Nous continuons notre promenade. Oh ! la grosse bête !
« Quel est le poids de ce dindon, Frère Laurent ?
- 27 à 28 livres.
 »
Visite à un local où restent quelques poulettes écloses en plein hiver, au milieu du jardin. L’espace d’un instant, je rêve à l’heureux temps des vertes années où je m’occupais, au collège, des jeunes couvées. Nous avions trouvé ce nom à la beauté jolie : « Poussinopolis ».
Pendant que nous nous dirigeons vers une deuxième poussinière. nous continuons à deviser.
« Quel est le rapport actuel de vos 4 vaches ?
- 30 à 35 litres par jour.
 »
- C’est évidemment bien peu pour les besoins de l’immense ruche !

Attention ! Il s’agit de se cramponner à la rampe branlante et d’accéder au grenier par un escalier de meunier. Une éleveuse y contient des poulets qui grandissent à la lumière de la lampe infra-rouge. Âgés de 24 heures, ils arrivent là et en repartent après un mois de stage.

Redescendons. Un coup d’oeil à un objet encombrant monté sur roues. On ne s’attend guère à le rencontrer là en pleine terre. C’est la vedette « Joseph Salaün » ; elle songe aux antiques descentes de l’Odet, aux horizons lointains...

« Frère Laurent, je serai franc. Tout ce terrain qui s’étend devant moi n’est pas des plus photogéniques.
- Tout à fait de votre avis, il n’y a pas si longtemps, ce n’était qu’un bourrier infect. Nous cherchons à l’épurer. Avec les élèves agriculteurs (tenez, ces jeunes gens que vous avez rencontrés depuis votre arrivée, bricolant ici et là), nous travaillons dur.
En ce moment il nous reste à finir clôture et plantations. Voyez ces trous destinés à recevoir les poutrelles métalliques qui supporteront les fils de fer. Ainsi ce terrain qui… n’est pas des plus photogéniques, se trouvera isolé du reste de la ferme tout en possédant un cachet très spécial.
Visitons-le. Ici, la maisonnette au puits automatique. Car nous avons un puits spécial distinct de celui de l’école.
 »

Devant nous, face à la route qui monte rejoindre la rue de Kerfeunteun, se dresse une série de plantations étranges. J’interroge :
Pépinières ! Pépinières !
- Tout d’abord des troènes qui donneront des haies. Car nous allons, dans un avenir prochain, faire de ce « bourrier » infâme et de grande étendue un genre de jardin anglais, quelque chose de pimpant et de frais. Là, des cognassiers qui sont écussonnés en poiriers ; plus loin, de jeunes poiriers ; plus loin encore, des pruniers et des pommiers porte-greffes, les plantes mères cognassiers, des noyers, des… A propos, aimez-vous les figues ?
- Pas précisément. D’autres, oui.
- Eh ! bien. Je vous préparerai pour après-demain, un mignon petit figuier
 »…

Nous descendons maintenant le terrain, en longeant la route. Des cyprès et des pins assez développés cachent déjà le futur jardin anglais des regards indiscrets. Les cyprès n’ont que trois ans de plantation : ça pousse vite... Que de jeunes pins, de ces pins qu’on rencontre à tous les horizons de notre Bretagne.
« Frère Laurent, une petite critique. Beaucoup trop rapprochés.
- Pour une fois, adressez-vous à un autre. Le créateur de cette forêt est.... le Frère Kerjean. D’ailleurs certains arbustes émigreront peut-être, mais comme les conifères ne se plantent qu’au début ou à la fin de l’hiver, patientons...
 »

Devant nous, descend une prairie jusqu’à la ligne du chemin de fer.
« Quelle est l’étendue des dépendances de la ferme en dehors du jardin ?
- Entre 2 et 3 hectares, je ne sais pas exactement.
 »

JPEG - 112.3 koLa ferme du Likès en 1952

Sous le soleil, le cimetière des vieux Frères dort, bercé par le calme champêtre, à l’ombre de la Croix. Certes, on se croît difficilement à quelque cent mètres du Likès. Le grand silence n’est que renforcé par les premières notes des oiseaux ou les rumeurs lointaines de la ville. O fortunatos nimium...
« Depuis combien d’années menez-vous la ferme, Frère Laurent ?
- Ça fait la cinquième.
- Vous êtes en plus titulaire de la 2ème C.M., je crois. Vous dirigez les cours agricoles dans toutes les classes. Combien d’élèves y avez-vous ?
- Oh ! soixante.
- C’est peu en effet. Et pourtant !... Au fond, vous ne disposez que d’un seul champ, celui qui prolonge le « bourrier ». Qu’y récoltez-vous ?
- Betteraves et choux alternativement. Nous avons les épluchures de la cuisine et achetons le reste.
- Et les produits de vos vaches ?
- Ils sont très recherchés.
- Combien de commis avez-vous ?
- Deux, ceux que nous avons aperçus tout à l’heure : Jean, depuis un an et demi, le garde ferme proprement dit et Joseph, depuis deux ans, le jardinier. Je suis très content d’eux et de leur travail. Allons voir l’étage.
 »...

Un rebonjour à Dick qui voudrait bien gambader par ce riant soleil, Nous effleurons du regard les chambres de la ferme et entrons dans celle de Jean. « Elle est bien », comme on dit communément.
«  A tour de rôle, les deux gars sont de garde le dimanche. Et l’homme de service a droit à une demi-journée de liberté dans la semaine, à prendre quand il le souhaite, sans parler des congés payés, évidemment...
Sur une table, un ravissant bouquet de verdure et de fleurs : sur une autre un élégant poste de T.S.F. Le brave Jean nous pardonnera certainement d’avoir déchiré le calme ambiant par un morceau des plus entraînants.

L’heure tourne, hélas ! il faut répondre à l’appel des chiffres. Nous repassons par le jardin. Visite des couches réservées aux semis précoces : voici des radis et des carottes. Un thermomètre de champignonnière permet de connaître le degré de chaleur régnante.
« Et ces couches, en contrebas ?
- Propriété exclusive du Frère Charles et de ses fleurs... Ici une variété de poires que vous ne connaissez sans doute pas la Suprême de Quimper.
 »

Jean et Joseph travaillent. Profitons-en pour les interviewer quelque peu.
Combien mettez-vous de plans de salade par an ?
- 12.000 , répond Joseph.
- Choux de pomme ?
- 2.500.
- Poireaux ?
- 13.000.

Un dernier regard pour les cerisiers qui s’élancent vers le ciel, à proximité du jardin d’agrément.
En ce lieu, autrefois, fut le terrain d’expérimentation de la ferme.
- Et le Frère Charles vous l’a volé ! Ça alors !

JPEG - 122.7 ko1970 : la ferme a disparu !

Nous quittons le silence et la paix pour retomber dans l’animation un tantinet énervée des veilles de vacances... L’achèvement de la course est proche. Courage !...
… +18+25=210…

Curieux tout de même ! Sur la foncière aridité des chiffres, croît maintenant, en arrière-plan, la magie apaisante du soleil, de la verdure et des oiseaux…

Louis Mondeguer.

Notes

[1en 1928, le bulletin des anciens est celui des anciens élèves du Likès (Pensionnat Sainte-Marie) alors qu’en 1927, il était encore celui des anciens élèves du Pensionnat Sainte-Marie (Likès)

[2C’est le rédacteur en chef du journal

Publié le : dimanche 14 octobre 2012

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