HISTOIRE : L’habit ne pas le moine... cher Frère !

Dans cette partie "histoire(s)" de notre site, une rubrique est consacrée au collège Saint-Yves. Elle contient un historique de l’école créée par les Pères de l’Immaculée Conception, en 1898, et une série de textes écrits par l’abbé Jean-Yves Le Moigne.

Le Père Le Moigne avait été le responsable du Bulletin de Saint-Yves qu’il alimentait de chroniques toujours très bien écrites mais pas toujours très tendres.

Dans notre publication, il est peu intervenu. Responsable, sur le site de Saint-Yves, des loisirs éducatifs du Cycle d’Orientation (en fait le service documentation-bibliothèque), il ne put s’empêcher de prendre une fois la plume…

JPEG - 85 koL’équipe documentation-bibliothèque du Likès en 1978. A droite, le Père Le Moigne.

Une question de titres…

à la salle de lecture des Troisièmes qui est aussi leur bibliothèque.
(« Le Likès n° 140 de mars 1973)

Mais ce n’est pas l’abondance de ses titres qui fait un problème ni la variété de ses agréments qui fait le succès de la salle. En cette saison, c’est surtout la qualité de ses radiateurs qui lui vaut la foule.

JPEG - 73.7 koÉlèves studieux. Cheveux courts et idées longues ! C’était avant 1968.

Une foule studieuse, tranquille, et même aimable, à la recherche d’un foyer, d’un vrai foyer, c’est-à-dire de calories, où lire, tranquillement, au coin du feu, ou tout comme.

On y vient aussi pour faire un devoir ensemble et pour manger des bonbons séparément. Oui, c’est un lieu de récréation ; et tout à la fois un lieu d’études : math modernes et Astérix autorisés, mais chewing-gum interdit.

Il y a en effet quelques interdits.

JPEG - 82.3 koÉtude surveillée ?

Il y a donc un bureau...

Je m’y étais mis les premiers jours, à ce bureau, avec le plus apparent et le plus dur de mes cols ecclésiastiques, car j’ai toujours aimé être répertorié à la bonne page du catalogue : prêtre séculier en tenue de service, suivant les dernières instructions de NN. SS. les Évêques (1965)... dont tout le monde voit bien qu’aucun ne porte la cravate.

Donc les bons prêtres non plus, voyons !

JPEG - 69.1 koL’Abbé Le Moigne en 1950 et en 1966. A partir de 1962, la soutane a été remplacée par la tenue plus "civile" de "clergyman"

Et pourtant je m’entendis dire par le premier qui eût à me demander quelque chose : « Cher Frère... » Et encore par un deuxième, un troisième et ainsi de suite : « Cher Frère... »

Mon Dieu, me dis-je, pourquoi pas ? On est tous frères, frères en humanité et peut-être même le sommes-nous encore en Jésus-Christ, au moins quelques-uns.

Vas-y donc pour Frère, et s’ils me donnent du « cher », soyons flattés : c’est si gentil et si rare !

A la longue tout de même des scrupules me vinrent, à cause de ma page au catalogue. De toute évidence on me cataloguait mal ; à la page d’avant ou d’après, n’en discutons pas, ne rallumons pas de vieilles guerres de religions, mais sûrement pas à ma page : prêtre séculier, etc...

Était-ce bien de me laisser faire, c’est-à-dire de laisser dire ? Il me ressouvint d’avoir lu des griefs pénaux de ce genre : usurpation de titre, port illégal de décorations, faux et usage de faux... Voilà : j’étais un faux Frère !

Holà ! quel exemple donnais-je là à cette jeunesse si soucieuse d’authentique, si inquiète de sincérité et de vérité ! Je me résolus aussitôt à confesser ma dignité ou mon indignité, c’est selon que vous voudrez, mes bien chers frères !

- « Mais, dis-je donc enfin à celui-là, le Nième, mais je ne suis pas Frère, moi, je ne suis pas Religieux, moi, je suis simplement prêtre, et séculier encore ! tu vois bien, non ? »

Et je m’étirais de mon mieux le cou au-dessus de son écrin clérical qui est assez collet monté pour qu’aucun doute ne soit permis. Aucun doute, car les vrais Frères ont eu beau s’ensoutaner il y a vingt ans, ils ne se sont jamais monté le col à ce point.

Mon bonhomme, le Nième donc, quinze ans de hauteur et quinze centimètres de chevelure, me considéra soudain, médusé comme un chercheur de champignons qui découvre un vase étrusque :
- « Mais je ne savais pas, cher F.. oh ! pardon ! »
Et il restait là, rêveur, et vaguement inquiet, à me regarder.

Je rêvais aussi un instant. En effet pourquoi donc, mais oui, pourquoi ?
- « Pourquoi, lui dis-je, m’as-tu dit cher Frère ? qu’est-ce qui t’a fait croire ? » Car j’étais bien mécontent des consignes vestimentaires de NN. SS. les Évêques !
- « Mais, me dit mon bonhomme, le Nième, c’est parce que vous vous occupez des élèves pendant la récréation... »

JPEG - 64.1 koÉlèves en étude, avant 1968... vu la longueur des cheveux !

O Sainte Simplicité ! comment, sous tant de cheveux, une si profonde intuition des vues de Saint Jean-Baptiste de la Salle : s’occuper de ces pauvres élèves quand tous leurs éducateurs patentés s’occupent à quoi ?... Etre un vrai Frère, quoi ! Quelle fleur, pensais-je, pour l’Institut et quelle pierre dans le jardin de l’Institution !...

- « Tu sais, dis-je à mon jeune Franc chevelu, c’est un beau compliment que tu fais là aux Frères que tu as connus, et je regrette donc bien de n’être pas Frère ! Bof ! Je m’efforcerai. »

Mais lui, à son tour, en veine de dialogue, compréhensif et intéressé :
- « mais vous, alors, comment faut-il vous appeler ? »
- « Ah ! ça, mon ami, c’est une bonne question, une très bonne question, comme on dit de toutes les questions auxquelles le conférencier ne s’attendait pas et pour lesquelles il lui faut donc prendre du champ.

Comment faut-il m’appeler ? Ma foi ! c’est une question que je me pose aussi à moi-même, et que je me pose encore au sujet de tantes et quantes gens que je croise ou que je longe, que je vois ou que j’entrevois ou ne vois pas du tout, dans le Grand Ensemble triangulaire de notre Grand Établissement Catholique et Quimpérois...

Mon cher garçon, je suis donc comme toi et sans doute même plus que toi : complètement paumé dans ce monde trop grand pour ma petite personne, paumé au milieu de tant de personnages aux titres si certains et aux intitulés si incertains, paumé dans ce flot de vestons, de parkas, de jupes et de perruques... »

Comment faut-il donc appeler tout ce monde ?... Combien, dites-vous, de professeurs ? Et d’élèves ?...

Ne pourrait-on pas publier le « palmarès » du Likès [1] dès la fin d’octobre : il pourrait alors être utile, à titre de catalogue ! Et il servirait au moins toute une année : le stud-book de notre grand élevage, ou le who’s who de notre Grande Société !

Pardon, mais je m’égare : quelqu’un, je crois, m’avait posé une question. Ah oui ! : « comment faut-il vous appeler ? »

Écoute, mon ami... (Mais toi-même comment dois-je t’appeler ? mon ami ? mon pote ? camarade ?...) Écoutez donc, jeune homme, je vais creuser cette question et me creuser la tête à son sujet, et si je repasse une autre fois dans l’une des cinq colonnes de cette émission likésienne je vous dirai de tout mon cœur comment il faut m’appeler.

J.-Y. LE MOIGNE,
Responsable des loisirs éducatifs du Cycle d’orientation.

Notes

[1dans les années qui suivirent, le palmarès fut publié chaque année, le 8 décembre, fête de l’école, et devint un véritable trombinoscope !

Publié le : jeudi 24 janvier 2013

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