HISTOIRE : « Ce n’est rien… C’est le français qui se meurt ! »

M. Mondeguer, comme tout professeur, était exigeant et ambitieux pour ses élèves. Étant professeur de lettres, il souhaitait évidemment que ses élèves maîtrisent bien la langue française. Certains élèves devaient le décevoir et il cherche à montrer pourquoi dans l’article ci-dessous.

Mais il avait aussi de brillants potaches ! Sur cet extrait de la photo de classe de la 5ème classique de l’année 1952-53, se trouve un futur ministre ! L’excellent élève, originaire de Peumerit, avait obtenu les Prix d’Honneur et d’Excellence pour l’année. Il n’est peut-être pas facile à retrouver au niveau des noms car on lui a ajouté le "Le" qui existe dans le nom son oncle qui était aussi Directeur du Likès.

Voici les noms des élèves de la photo (de gauche à droite avec descente de rangée au //)

P. Berlivet, J.-P. Guillou.// J.-J. Autret, M. Guéret, A. Le Guellec.//R. Gaonach, G. Rivier, M. Simon, L. Garrec, N. Perhirin.//Y. Louédec, J. Laurec, J. Muller, M. Landrein, B. Cottin, M. Mondeguer.

JPEG - 99.4 koUne partie des élèves de 5ème classique avec M. Mondeguer et un futur ministre !

Allez bien doucement, Messieurs les Fossoyeurs !...

« Ce n’est rien, c’est le français qui se meurt. »
Le Likès n°62 - mars 1953

J’ai pensé à vous, Saint-Pol-Roux, en placardant ce titre criard... Sans doute surprendra-t-il par son étrangeté et sa virulence. Mais à l’heure où tous les intéressés reconnaissent un fléchissement certain de notre langue ancestrale, un abaissement symptomatique du bien-dire, faut-il encore « mâcher ses mots », avoir peur de la vérité en la camouflant pour des raisons d’opportunisme ?

Pouvons-nous plus longtemps ignorer la dégringolade des lettres ? La politique de l’autruche n’a jamais apporté du constructif.

La situation de fait.

Il suffit de converser entre professeurs de français, je dirai même entre professeurs tout court, ici, là, plus loin, en Bretagne et ailleurs, pour arriver à l’identique conclusion :

« Nos gars n’ont plus le goût du beau style. Toute rédaction leur pèse : bâtir une, deux, trois pages leur semble un pensum immérité dont ils se débarrassent en bâclant allègrement. Les mots sont pauvres, rares, vides, rançon d’un vocabulaire par trop restreint : utilisant en un désolant refrain d’oiseuses répétitions.

Les idées, lorsqu’elles ne voguent pas, sans point d’appui, en dehors du sujet, telles des « cheveux sur la soupe », arrivent, affreusement mélangées, dans un désordre souverain ; de plan ? ni peu ni prou. Et là-dessus s’enchevêtrent les incorrections, les manques de concordance, les changements inconsidérés de temps. Quant à l’orthographe ? mieux vaut ne pas en parler. La règle et l’usage sont considérés en étrangers, en proscrits…

Voilà pour le devoir français proprement dit, qu’on l’appelle rédaction, narration ou dissertation. Les défauts se révèlent davantage là où l’orthographe et le style ne reçoivent pas de sanction immédiate et tranchée : mathématiques, sciences, instruction religieuse, histoire, etc... Glissons un voile discret sur le genre épistolaire qui maintenant ne relève guère de la littérature ! .... »

Tableau noirci par un pessimisme injustifié ? Nostalgie de nos lointaines années ? Non...

Quelques excuses ?

Certes, le vingtième siècle devient franchement utilitaire. Le Technique, de plus en plus, dresse sa suprématie incontestable. « Primum vivere » (d’abord vivre)... pense l’adulte. Et les jeunes, inconsciemment, subissent l’emprise.

Nous sommes loin de l’époque où nos braves et brillants Scolastiques discouraient à perte de vue sur des sujets pareils à celui-ci : « On demande si une chimère opérant dans le vide peut dévorer un être de seconde intention. »… Par réaction, la culture classique se trouve dédaignée : autres temps, autres mœurs… Les « forts en thème » sont vieux jeu. Pourquoi alors se cramponner aux vestiges, vénérables peut-être, d’un âge révolu ?

Distinguo.

Il n’est pas donné à tous les élèves de jongler avec les termes du vocabulaire ? Mais des maîtres reconnus de la narration, Alphonse Daudet ou André Theuriet - pour ne citer que ces deux-là - utilisent-ils des mots ignorés du vulgaire ? Leur simplicité même leur a valu le succès...

Il n’est pas donné à tous les élèves de posséder des idées riches, bouillonnantes ? Mais un humble bouquet bien agencé renferme souvent autant de poésie qu’un assemblage composé de fleurs éclatantes et multicolores…

Il n’est pas donné à tous les élèves de pénétrer dans le secret des mécanismes si compliqués et si délicats des règles du bien-dire, de varier à l’infini tournures élégantes et souriantes beautés ? Mais on ne leur réclamera jamais ce qu’on exige d’un professionnel de la langue ; et le français ne consiste pas en un feu d’artifice éblouissant, sans plus...

J’ajouterai que la correction d’un style - je ne dit pas son fini, son élégance - et son orthographe relèvent étrangement des sciences exactes : un élève doué pour les mathématiques devrait l’être également pour le français, au moins pour tout ce qui, à partir de principes admis, découle de la pure logique.

Aide-toi, le professeur t’aidera.

La docilité intellectuelle, comme en n’importe quelle matière, ne peut ici suffire, car elle devient passivité. Le maître n’est qu’un guide nécessaire, mais qui ne fera jamais de miracles. Un élève n’arrivera que dans la mesure de son travail... Et dans la lutte pour la conquête, pour la pleine possession de notre langue, il est des alliés absolument irremplaçables : les livres.

Imaginerait-on un élève se lançant à l’assaut du vocabulaire et du style, avec la seule mémoire auditive ? Il s’enliserait aux premières tranchées. Combien n’ont pas de dictionnaire, ou ne s’en servent pas, ou ne savent pas s’en servir. Il faut parfois du courage pour ouvrir son pupitre et sortir le gros volume à tranche rouge, surtout lorsqu’on est absorbé dans une histoire palpitante.

Mais au fait, sait-on encore lire ? Que cherche-t-on dans la lecture ? Une évasion pure et simple trop souvent. Oublier pour un temps les dures contingences du réel, planer dans un monde imaginaire, c’est tout. On ingurgite un roman-fleuve en un jour ou deux, on apprend que les deux héros se sont juré un indéfectible amour, et l’on est content. Je ne pense pas qu’une indigestion puisse améliorer beaucoup les connaissances.

Il existe, Dieu merci, des ouvrages fort intéressants, et très bien écrits - ce qui ne gâte rien - pour les différents âges de la scolarité. Là encore, il faut un certain courage. L’attrait de l’Aventure entraîne si puissamment les jeunes imaginations, que les yeux ne s’arrêtent pas aux mots et aux expressions, mais les effleurent, les dépassent pour n’en retenir qu’un sens global, « à peu près », qui permettra de tenir quand même, jusqu’à la dernière page, cet « à peu près » si néfaste, si terriblement lourd de lendemains.

Défiez-vous de certains ennemis.

Parmi eux, je citerai le « cinématisme » et le « sportivisme ». Je veux entendre par ces mots ignorés du dictionnaire, le cinéma et le sport érigés en système.

Il fait tellement bon aller s’effondrer de temps à autre, au fond d’une salle et d’un fauteuil ; deux heures de féerie merveilleuse - que j’apprécie moi-même - , une musique doucereuse ou martiale, selon les goûts, une atmosphère douillettement entretenue, une compagnie sympathique et réciproque, que rêver de mieux ?

Mais - il y a un mais - l’abus du cinéma qui donne le goût des images et de la musique (laissons cela aux privilégiés), sans contrepartie intelligente du texte, devient rapidement funeste, tandis qu’au temps du muet, tous ensemble nous décomposions, avec enthousiasme, les paroles présentées par l’écran (!)…

Et les sportifs ! Bravo, bravissimo pour les jeunes l’arme à la main ou au pied, mais foin des stratèges en chambre, des chevaliers de la touche, des héros du lundi matin. Une psychose s’est créée chez nos élèves, une obsession, une idée fixe. Signe des temps ? Mais - car il y a un mais - on lit à outrance les journaux sportifs, on s’ankylose dans la littérature sportive - quelle affreuse union de mots -, on sort les mêmes figures de style un jour de composition ou d’examen, et on obtient une note pitoyable, et… on grogne...

Parents, surveillons notre langage.

Père de jeune famille, déjà nombreuse, je me permets de parler un peu en connaissance de cause... Un jour, à la table familiale, l’aîné usa, dans le feu de la conversation, d’une tournure pas très académique (mais non, il ne s’agissait pas de Waterloo !). La maman de l’interrompre : « Quel français ! » Et lui de répondre, en lorgnant le pater familias : « Pourquoi papa le dit alors ? »

Nos enfants ont la mémoire auditive extrêmement développée. Ne leur donnons en pâture que des expressions vraiment châtiées... Faisons œuvre utile en garantissant la pureté de la langue. Arrêtons l’invasion de l’anglais. Freinons pour les abréviations...

En vrac.

Pourquoi est-il relativement facile, à l’examen, d’obtenir le maximum ou presque en certaines matières, alors qu’en français l’élève-qui-fera-son-chemin n’arrive difficilement qu’à 13, 14 ? Bien des professeurs se sont posé la question : elle reste sans réponse. Mystère et Université !

Pourquoi les grammairiens, ces pontifes de la langue, ne sont-ils jamais d’accord sur beaucoup de points litigieux et en laissent-ils la solution au bon sens des intéressés ? Mystère et terminologie.

Pourquoi les « tolérances » ne sont-elles pratiquement jamais tolérées ? Mystère et inconscience.

Et pour finir.

Certains n’aimeront voir dans cet article qu’une charge outrancière (ils auront tort)... Je veux, comme conclusion, emprunter quelques lignes à ce pédagogue averti qu’est Henri Pradel : « Bossuet avait raison quand il faisait observer au dauphin que, s’il se permettait des fautes contre le lexique ou la syntaxe, plus tard il s’en autoriserait contre le grand métier de roi. »

Le vieil Isocrate disait déjà : « Le langage sincère, régulier, probe est le portrait d’une âme loyale et honnête. » Et je citerai ce passage de Figaro : « Les sottises imprimées n’ont d’importance qu’au lieux où l’on en gêne le cours ; sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et il n‘y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits »…

Louis MONDEGUER.

Ma langue, qu’es-tu devenue ?

A l’arrivée de l’express, le globe-trotter sorti de son wagon de sleeping, présenta son ticket au contrôleur et accompagné de son manager, gagna le palace, vêtu d’un pull-over ou d’un sweater sous son trench-coat.

Il prit son breakfast dans le hall. Il alla voir le yearling au paddock, luncha au grill-room, assista au match de rugby et au handicap de steeple-chase, prit pour son « five o’ clock » un cocktail avec toasts.

Ayant revêtu son smoking, il dîna au club, y fit un speech, voulut faire du footing pour regagner son home et, assailli par un pickpocket, le mit knock-out d’un swing magistral. Que fut-il advenu si ce gentleman n’eût été un sportsman accompli ? Chaque square n’a pas son policeman.

Jeunes, pour apprendre à vous défendre, pourquoi ne pas pratiquer le catch ? Du moins, ne dédaignez pas le football, ni le basket ; à la belle saison, le volley et le water-polo achèveront de vous enseigner le fair-play.

Publié le : samedi 5 janvier 2013

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