HISTOIRE : 1900-1906, les likésiens découvrent l’Amérique !

Quelques mois avant la fermeture du Likès (le 1er septembre 1906), la vie se déroule normalement pour les likésiens.

Et nos jeunes élèves ont soif d’aventures.

Le bulletin de l’amicale après avoir entretenu ses lecteurs sur l’évangélisation des indiens en Amérique, leur présente le témoignage d’un jeune ancien qui, venant de quitter le Likès pour chercher fortune au Canada, s’est installé à Cuba après un passage par l’État de Washington au Nord-Ouest des États-Unis.

Dans un autre numéro, la chronique du pensionnat raconte la conférence faite aux élèves par Mgr Pichon, coadjuteur de l’Archevêque de Port-au-Prince, sur la situation en Haïti.

André FRÉLAUT, planteur à Cuba.


Bulletin du 1er juillet 1906 (le dernier avant la fermeture)

L’élève du Likès

André FRÉLAUT était encore au Likès en 1903-1904. On le retrouve dans le bulletin, à chaque fois que celui-ci fait le compte-rendu d’un spectacle organisé par les élèves. Il devait être un bon acteur et savait choisir ses rôles. Dans les tragédies romaines, c’était « Aut Caesar aut nihil » (« Ou César, ou rien »)

JPEG - 71.1 koExtrait de l’affiche du spectacle du mardi 11 février 1902

JPEG - 72.5 koExtrait du programme du spectacle donné pour les « jours gras » 1903

JPEG - 51.7 koExtrait de l’affiche du spectacle du 6 décembre 1903

Quand il quitte l’école, c’est pour s’installer au Canada. Loin des yeux mais pas loin du cœur ! André FRÉLAUT garde un lien avec Le Likès et ses anciens camarades en adhérant à l’association des anciens élèves. Il n’oublie pas de donner de ses nouvelles, entre autres, sa dernière adresse. Car il en change… souvent et vite !

JPEG - 54.9 koExtrait des adhésions de juillet 1904

JPEG - 63.6 koChangements d’adresses de janvier 1905

JPEG - 42.7 koChangements d’adresses de janvier 1906

« Voici une lettre d’un tout jeune homme qui était encore sur les bancs du Likès, il y a trois ans. La vie d’aventures lui a plu, et le voilà, moderne conquistador, qui court maintenant l’Amérique de l’un à l’autre bout…
Nous croyons qu’elle intéressera tous nos lecteurs et nous la donnons sans arrière-pensée, mais très volontiers.

La Gloria, île de Cuba (Antilles), 21 Mai 1906.

Bien Cher Frère,

Enfin, après un trop long et coupable silence, je sors de ma paresseuse carapace pour vous donner quelques nouvelles de ma vie depuis mon départ de la chère Bretagne.

Oui, j’ai déjà vu du pays. Après avoir passé deux mois au Canada, me voyant littéralement tourner en glace, je me décide à descendre dans une zone plus chaude ; et j’arrive dans l’Ouest, Etat de Washington, après un agréable voyage de quatre jours dans les magnifiques montagnes Rocheuses.

Là, à Belma, j’achète une petite ferme. De prime abord, je vis bien que ce serait dur, mais je ne manquais pas de courage. Hélas ! au bout d’un an de vains efforts, je me rends compte que jamais je ne pourrai gagner ma vie dans une si pauvre contrée. Figurez-vous une plaine immense, rien que du sable, pas un arbre ; l’irrigation nécessaire eût coûté plus cher que ne pouvait produire le sol !

Heureusement, je trouve à vendre ma propriété. L’acquéreur a dû à son tour, je l’ai su depuis, lâcher la partie pour les mêmes raisons.

Me voilà, de nouveau, me demandant où je pourrais bien me caser. Après avoir sollicité, un peu partout, des renseignements, je me décide à venir à Cuba, en compagnie d’un autre Breton dont j’avais fait la connaissance au Washington. Nous nous installons donc encore dans ces confortables « Pull man », où l’on voyagerait un mois ; et après six jours, nous débarquons à New York, ayant visité Chicago, Minneapolis, Toronto et Montréal.

Le 1 Juin 1905, nous nous embarquions sur un steamer - le Esperanza - qui, après quatre jours, nous déposait à La Havane. Nous visitâmes cette belle cité dont la population bruyante ne cesse de circuler dans les vastes « calles ». Trois jours après, nous étions à La Gloria.

Ici nous sommes « all right ! » Le climat est excellent, la terre très bonne, et tout pousse à merveille. La Gloria est un village de 1.000 habitants, presque tous américains des États-Unis.

Les Cubains vivent à part avec des moeurs tout à fait primitives ; ils ont oublié leur Religion et n’ont plus guère de Catholique que le nom, ayant abandonné toute pratique religieuse.

Notre plantation est à deux milles de La Gloria. Nous cultivons le tabac, le maïs, les bananiers, les orangers, etc. La maison que nous habitons est en planches, et très petite 3m50 x 3m50 ; nous n’avons que juste la place de nous y tourner. Mais, à la guerre comme à la guerre ; je n’y regarde plus de si près maintenant.

Je pense bien souvent au Likès et à ses bons Maîtres, dont j’ai gardé le meilleur souvenir.

Je voudrais voir La Gloria se peupler de quelques familles françaises ; elles trouveraient ici la paix et la liberté. Ma joie serait incomparablement plus grande si, quelque jour, j’y voyais arriver de bons Frères. Il y a de la besogne pour vous ici : apprenez l’espagnol, si déjà vous ne le savez, et venez enseigner le catéchisme aux petits et grands Cubains qui ne paraissent plus guère s’en souvenir.

Si vous êtes obligés de quitter la France, venez ici, Chers Frères, et soyez sûrs que vous serez les bienvenus.

Quand vous verrez G..., Ch..., L. G..., ne manquez pas de me rappeler à leur souvenir. J’aurais voulu leur écrire, mais je n’ai pas leur adresse.

Je devais faire un voyage en France au mois de Juillet ; j’ai dû le remettre au mois d’Avril 1907. Si vous êtes encore au Likès à cette époque, j’irai vous dire un petit bonjour et... vous inviter à ma noce.

J’ai reçu le Bulletin des Anciens, merci ; pour la cotisation, adressez-vous s’il vous plaît à Vannes, car d’ici il n’est point facile d’envoyer de l’argent ; il n’y a pas de service pour les mandats-poste.

Adieu, Cher Frère ; à tous mes anciens Camarades, à tous les Frères, et très spécialement à vous, mes meilleurs voeux et mon plus cher souvenir.

André FRÉLAUT,
Planteur à La Gloria, Île de Cuba (Antilles)
 »

Conférence de Mgr Pichon, Évêque auxiliaire de Port-au-Prince


Bulletin du 1er janvier 1906

« Dans une première visite, en Juillet, Monseigneur Pichon, coadjuteur de l’Archevêque de Port-au-Prince nous avait promis de revenir et de nous parler de son pays d’adoption. Il tient parole et, le 28 octobre 1905, durant une heure, nous assistons à une charmante et très instructive causerie.

D’abord, Sa Grandeur se dit heureuse de voir réunis tant de jeunes visages blancs alors qu’à Haïti elle ne voit que des agglomérations de noirs.

Haïti est, paraît-il, le plus joli pays du monde, et très riche.

Par exemple, tous les sept ans, c’est la révolution à propos de l’élection du président. Il n’est pas un noir qui renonce à l’idée de le devenir quelque jour. C’est beaucoup de concurrents, et l’on comprend que l’élection soit un peu tumultueuse. Comme pourtant tout le monde ne peut pas l’être, on tâche de se consoler d’autre façon, par exemple on vise à être général.

C’est une drôle d’armée tout à fait, que celle d’Haïti 20,000 soldats, 50,000 généraux. Pas n’est besoin de service quand on sait la manoeuvre ; on prend le brevet de général et tout est dit. D’autre part, il se distribue comme chez nous le mérite agricole, et les petits nègres [1] disent là-bas « quand je serai général » ! comme ici « quand je serai grand » !

Lorsqu’elle fut découverte par Colomb, l’île était peuplée par les « Caraïbes », sorte de peaux-rouges nomades vivant de chasse et pêche, ne comprenant que l’indépendance absolue et la vie au grand air. Devant les Espagnols, ils se retirèrent sur les montagnes, où peu à peu ils moururent de faim.

Quand les peaux-rouges eurent disparu, les Espagnols, ne voulant pas travailler - et il faut bien dire qu’en ce pays le travail est presque impossible pour l’Européen -, firent prendre en Afrique des noirs qu’ils traitèrent en esclaves et en bêtes de somme.

L’île passa à la France, et les Français ne furent pas plus humains que les Espagnols pour les pauvres noirs. On voit encore de nos jours, au milieu des plantations, une tour où, après avoir bien dîné, le planteur montait pour s’amuser à tirer sur les noirs au travail.

Pendant la Révolution, les nègres se soulevèrent, ayant à leur tête le fameux Toussaint Louverture, surnommé le « Napoléon noir », massacrèrent les blancs et proclamèrent leur indépendance.

Les Haïtiens sont presque tous catholiques et les missionnaires presque tous bretons. Hélas ! les ouvriers évangélistes sont bien peu nombreux pour le bien à faire.

Monseigneur nous dit qu’il fut curé d’une paroisse de 40 lieues de long sur 15 de large. II nous raconte que, se rendant à une petite chapelle perdue de sa vaste paroisse pour y enseigner et administrer les fidèles, il trouva un bon vieux nègre qui présidait la prière et qui lisait dans son vieux formulaire ; « Prions pour Sa Majesté le Roi, pour Sa Majesté la Reine et pour Monseigneur le Dauphin ». Il ignorait certainement ce qui se passe chez nous, conclut-il, mais il avait l’intention de prier pour la France, et Dieu l’entendait.

Le noir est intelligent, rusé, malin, et des siècles d’esclavage l’ont habitué à réfléchir. Rien ne manque pour l’instruction en Haïti...

Mais, malgré sa bonne volonté, Monseigneur ne peut nous refaire toute l’histoire de sa seconde patrie, et il nous invite à l’aller voir là-bas.

Deux catégories d’Européens vont en Haïti, dit-il : les commerçants, qui font généralement de bonnes affaires, mais courent les risques du climat, et les marins. Les marins du commerce viennent souvent nous voir.

Quant aux marins de l’État, ils ne sont point autorisés à quitter le bord ; on craint qu’ils ne s’enivrent, ce qui produirait un effet déplorable sur les noirs. Les noirs boivent beaucoup, mais jamais ils ne titubent ; le tapage alcoolique de nos mathurins serait pour eux un scandale énorme.

Seuls les officiers descendent à terre. Mais les missionnaires vont à bord et ce leur est une joie bien douce de pouvoir causer de la France et de la Bretagne avec des Français et des Bretons.

Bref, si d’aventure nous allons à Port-au-Prince, Mgr Pichon nous invite. Nous serons, dit-il, les très bien venus, et nous le croyons sans peine, car de Sa Grandeur nous garderons le plus charmant souvenir. »

Notes

[1au début du 20ème siècle le terme nègre n’était pas péjoratif

Publié le : vendredi 7 décembre 2012

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