« Choses vues » qu’on ne verra plus…

Ce que l’on connaît le moins de son vieux Collège, c’est l’entrée, la façade, la première vue.
Dortoirs, réfectoires, cours, classes et autres aîtres vous sont lieux familiers, connus, retenus... Des lieux communs.

Vous vous rappelez quand même, un peu, la façade d’une si belle ordonnance, la terrasse, le perron, la roseraie, les palmiers et, de l’autre côté de la blanche allée, le vert gazon.
Ne leur gardez pas rancune, ces lieux sont innocents...
Le gazon, dis-je, il y avait quelqu’un de ce côté, de votre temps. Rappelez-vous : le vieux châtaignier, si vieux, si vieux dans le vert gazon. (« ô ma chère maison » !)

JPEG - 89.2 koLe collège Saint-Yves avant 1931, début de construction de la chapelle.

Il avait vu construire le Collège bien sûr et arriver les premiers élèves en queue de pie et haut-de-forme. Il en avait vu bien d’autres avant cela et de plus drôles : « Autrefois la France s’appelait la Gaule, elle était couverte de forêts... »
De vingt siècles d’histoire il ne restait que lui et que lui de je ne sais combien d’hectares de bois...

Il était vieux, très vieux et vieillissait toujours sans drame - le règlement n’y prévoyait pas de pendaison - et sans histoire - Monsieur le Supérieur n’y allait pas rendre la justice (il était Châtaignier d’ailleurs et pas chêne du tout !).
La sève fatiguée ne montait plus au faîte ; les hautes branches avaient séché, mais le pourtour « feuillait » encore abondamment, comme une barbe touffue sous un chef dépouillé.

L’ancien économe, paternel et tendre aux vieilles choses, le laissait vieillir. S’il ne faisait plus beaucoup de bien, il ne faisait pas encore de mal. Il donnait ses châtaignes, chichement, aux petits audacieux qui rompaient les rangs avant le signal et, à tous, il donnait son ombrage, ombrage propice aux chagrins, propice à la solitude, propice aux longues attentes...

Monsieur l’Économe de maintenant n’a pas du tout de goût pour les ruines ni les vieilles choses ; lui aussi, c’est un moderne, hélas ! sportif ou philatéliste, je ne sais pas.
Ainsi par exemple, il aurait pu, en poussant un peu les choses, puisque les Allemands les avaient si bien commencées, obtenir à Saint-Yves de magnifiques ruines : murs écroulés, fenêtres béantes, lierres en panaches, lierres en festons, mousses, lichens, chouettes, etc... Vu du train qui passe en bas ou mieux du Frugy, en face, ç’aurait été splendide...

Allons donc ! Il a remis des vitres, remis des portes, rebouché, remeublé, repeint, refait : tout gâché.
Il manque de sens, archéologique. Il n’est pas poète.
Au moins aurait-il pu faire grâce au châtaignier. Justement...

C’était un jour de Février, ciel gris et bas, température neutre. Dix minutes avant neuf heures.
Entre deux lignes d’une préparation latine, je remarquais soudain qu’on appliquait les échelles aux maîtresses branches : « Tiens, me dis-je (en français) on va amputer ce pauvre bougre : ça lui fera du bien ! » et je me remis à parler latin...

Amputation ? oui-da ! C’était bel et bien une exécution - et quelle exécution, Seigneur ! - On lui avait mis la corde au cou, littéralement, et la hache frappait, et la scie divisait... et han ! Et han ! Sur la corde.
Tout autour, les petits riaient « Cet âge est sans pitié » - heureusement que c’est déjà dit
Du perron, les grands externes regardaient, étonnés, intéressés, et citaient leurs auteurs « Escoute buscheron, arreste un peu le bras... ». Ils savent toujours leurs auteurs hors le temps utile !

Ils s’y intéressaient même tellement qu’il fallût Monsieur le Préfet pour les arracher à leur contemplation et les envoyer en classe.
J’y allai aussi, le cœur très gros.
Quand je revins, il était toujours debout, grandi même, mais démembré, dépecé, tailladé, saignant de toutes ses blessures au milieu d’un invraisemblable abatis. Et la scie allait toujours, et la hache aussi - avec un infernal entrain - et top de ci, et top de là !
Je me mis à corriger mes cahiers et notai très durement !

Le soir, le tronc était par terre ; et la souche même, sapée jusqu’en ses fondements, était tirée à côté, comme une grosse molaire d’une immense alvéole.
« Cinq mille ans il s’écoula,
Je suis repassé par là... »

Une saison seulement, Monsieur Richepin.

A la place de l’ancien gazon, cet honnête gazon agreste que tondaient les vaches, qu’écrasaient les petits de leurs culbutes, il y a des pelouses que l’on fauche régulièrement, où (évidemment) il est défendu de marcher et de se rouler, des allées toutes droites, sablées de sable blanc, des araucarias et autres arbres, tous à feuillage piquant et défensif...

L’esprit des temps nouveaux, chers Anciens.

Yvo Veridicus

Publié le : vendredi 24 août 2012

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